6.1.20

quand Scott gémine avec Ellery


  En janvier 2019 j'ai publié De la Pâque à Paco, un billet s'achevant sur diverses coïncidences liées à la suite additive 4-9-13-22-35-57-92-149-241..., suite que j'appelle Golden Numbers car l'expression correspond à deux termes consécutifs de la suite,
GOLDEN NUMBERS = 57 92,
suite dont le rapport de termes consécutifs tend vers le nombre d'or (1,618...) comme toute suite additive, et
92/57 = 1,614... en est déjà une approximation à moins de 0,25%.

  Il y a eu quelques rebondissements récents, avec notamment des échos au 4/4/44...

  Le 17 décembre dernier, 5e anniversaire de notre installation à Esparron-de-Verdon, le site de streaming que nous utilisons de préférence donnait un lien pour My Own Private Idaho, un titre qui me disait quelque chose mais je ne pensais pas avoir jamais vu le film, que nous avons donc commencé à visionner.
  J'ignorais que ce film de 1992 était de Gus Van Sant, dont le seul film déjà vu, Prête à tout, ne m'avait pas donné envie de voir d'autres oeuvres du réalisateur. Nous avons néanmoins commencé à visionner cette histoire de prostitués toxicos...
...pour arriver 9 minutes plus tard à une scène marquante. Mike Waters (River Phoenix) est chez un client, Daddy Carroll, qui lui dit :
J'ai beaucoup de chance. Je suis né le 4 avril 1944, 4-4-44, la somme des chiffres est 16, et la somme des chiffres de 16 est 7, le nombre de la chance.
  Ensuite, probablement selon un rituel, Mike dit à Daddy que son appart est sale, et entreprend un nettoyage en règle, puis Daddy lui dit:
Et maintenant, mon chanceux 44e petit groom, tu dois frotter Daddy Carroll.
  Nous n'avons pas tardé à interrompre le visionnage, bien que cette apparition du 4/4/44 dans une fiction soit la première depuis que j'ai remarqué le schématisme de cette date, le 4/4/4 (2004) précisément, en reprenant un livre de Paul Misraki, Plaidoyer pour l'extraordinaire, où il citait cette date cruciale pour Jung. Misraki rapprochait dès 1970 le récit de décorporation de Jung d'autres témoignages de gens ayant échappé de peu à la mort, en remarquable précurseur du phénomène de NDE (ou EMI, Expérience de Mort Imminente), lequel sera popularisé par Raymond Moody en 1975 dans Life after Life (d'ailleurs traduit par Misraki en 1977).
  Depuis 2004, c'est la troisième fois que je rencontre une date schématique de ce type dans la fiction, et les deux premières occurrences sont aussi de cette année 2019, avec un 6 juin 1966 dans Hors la loi de Belletto, en janvier, puis la même date dans Le huitième jour de John Case, en juin. Dans les deux cas, il s'agit de la date de naissance de personnages importants, mais le schématisme 6/6/66 n'est pas souligné, bien qu'il soit évidemment intentionnel.

  L'acteur interprétant Daddy Carroll est
MICKEY COTTRELL = 66+105 = 171.
66-105-171 sont les triples de 22-35-57, termes de la suite Golden Numbers, et ce sont aussi des triangulaires, représentant les sommes respectives des 11-14-18 premiers nombres. Il en va de même pour le terme suivant de la suite, 92, dont le triple 276 est le triangulaire de 23. Le partage doré de 92 en 57-35 demeure pour 276 (171-105), mais le partage doré de 171 est 106-65, évoqué dans le précédent billet.
  Il existe d'autres quadruplets de triangulaires présentant cette propriété, donnés par la suite A185243 de l'OEIS, mais je conjecture que le quadruplet 66-105-171-276 est le seul correspondant à des triples d'une série additive.

  Incidemment, le boss de l'OEIS, Neil Sloane, a lui-même enregistré la suite additive 4-9-13-22-... sur son site, sous le numéro 22130, 22 et 13 étant des termes de la suite.
  Un 171 lié au 4/4/44 réunit deux fils qui me sont essentiels, avec quelques apports significatifs.
   Je ne sais si Gus Van savait ce qui était arrivé à Carl Gustav en ce 4/4/44, mais on peut évidemment considérer que ç'a été un jour de chance pour Jung, au détriment de Haemmerli.
  Je rappelle que les valeurs de Jung/Haemmerli, 52/84, se simplifient en 13/21, deux nombres de la suite de Fibonacci. Celles de Mickey/Cottrell, 66/105, se simplifient en 22/35, deux nombres d'une suite de type Fibonacci.
  Les nombres propres à l'acteur interprétant l'amateur de numérologie Daddy Carroll, 66-105-171, appartiennent à un quadruplet très particulier de triangulaires, "quatre triangles" étant une expression digne de Jung, pour lequel l'inconscient était partagé entre les archétypes 3 et 4.
  Le nom Cottrell a pour origine cote, cottage. Une variante est Cattrall (nom d'une plus célèbre actrice), laissant entendre "quatre".

  Le quadruplet 66-105-171-276 correspond aux triangulaires de 11-14-18-23. Etant donné que les nombres du quadruplet sont en bon rapport d'or, et que le triangulaire d'un nombre est lié à son carré, ces nombres 11-14-18-23 correspondent aux arrondissements d'une progression géométrique ayant pour raison la racine du nombre d'or, 1,272...
  Ce peut encore être l'entrelacement de deux suites additives, la suite de Lucas et la suite dite de Pythagore par Guy Bernard, évoquée à diverses reprises sur Quaternité. Sachant que les termes de la suite de Lucas tendent vers les puissances correspondantes du nombre d'or, cet entrelacement est particulier, et ces termes 11-14-18-23 font effectivement partie d'une suite correspondant aux approximations des puissances de la racine du nombre d'or, présente sur l'OEIS, A127207.
  Si, par définition, les nombres de Lucas représentent les termes pairs de cette suite, les termes impairs ne forment que des fragments de suites additives. Le terme suivant 11-14-18-23 est 29, et ceci m'est évocateur dans le contexte lupinien. Je rappelle que la période de 6272 jours caractérisant l'harmonie de la vie de Jung autour du 4/4/44 (4 fois 6272 jours de sa naissance au 4/4/44, 6272 jours du 4/4/44 à sa mort) m'avait aussitôt évoqué les valeurs d'
ARSENE LUPIN = 62 72.
  Or le dernier roman publié de Leblanc fait intervenir ces 5 nombres 11-14-18-23-29, Les milliards d'Arsène Lupin. Il est en 11 chapitres, le premier titré Paule Sinner. Une maffia de 11 membres a choisi de se reconnaître par ce nom de 11 lettres, anagramme d'Arsène Lupin; son but est de s'emparer de la fortune de Lupin.
   La maffia Paule Sinner échoue, mais le banquier Angelmann parvient à s'emparer des milliards, qu'il emmène dans 18 camions, que Lupin parvient à intercepter; bon prince, il rend à Angelmann le camion n° 14, contenant sa propre fortune.
  A ceci est associée une curiosité. Le roman a d'abord été publié en feuilleton, en 29 livraisons. Leblanc malade n'a pu réviser ce texte décousu pour l'édition Hachette, où de plus a été oubliée l'une des livraisons, la n° 23.
  J'avais remarqué que le rapport 23/29 était proche de 14/18, pour la 14e parmi les 18 lettres d'amour du roi George, ou le 14e parmi les 18 camions, mais pas que ces nombres appartenaient aux suites de Lucas et Pythagore, avec
LUCAS PYTHAGORE = 56+115 = 171,
valeur de
ELISABETH LOVENDALE = 81+90 = 171,
l'Anglaise qui cherche la 14e parmi les 18 lettres d'amour, alors qu'il s'agit peut-être de la 14e parmi les 18 lettres de son nom, ou de la 14e parmi les 18 lettres de l'alphabet,
ABCDEFGHIJKLMN OPQR = 105+66 = 171.
  171 est encore la valeur de
PAULE LA PECHERESSE = 55+13+103 = 171,
qui serait selon Leblanc le titre d'un roman français dont Paule Sinner est la traduction.

  C'est toujours la valeur de Mickey Cottrell, dont je n'ai pas trouvé la date de naissance, mais son anniversaire semble être le 4 septembre, le 4/9, les deux premiers termes de la suite Golden Numbers.
  J'ai déjà parlé d'un acteur plus connu né le 4/4/44, Craig T. Nelson, lequel a notamment incarné le juge Rickover dans le dernier épisode de la série Monk. C'était le commanditaire de l'assassinat de la femme de Monk, et l'épisode tourne au duel à mort. Monk semble sur le point de succomber à son empoisonnement par le juge, mais il trouve la force d'aller l'affronter et le contraindre à se tuer.
  C'est une sorte d'échange, et j'avais été sensible à ce que le T de Craig T. Nelson représente Theodore, en pensant à l'échange du 4/4/44 concernant Carl Jung et Theodore Haemmerli.

  4 et 9, premiers termes de la suite Golden Numbers (ou A022130). Ma découverte de l'harmonie de la vie de Jung autour du 4/4/44 a fait intervenir une date de la même forme, le 9/9/99, mort de l'actrice Ruth Roman. En écho à ces dates, j'ai vu ici qu'un Charles était fêté le 4 novembre, et un Théodore le 9.
  La découverte des deux personnages de fiction nés le 6/6/66 m'a fait évoquer cette mort de Ruth Roman, et m'a rappelé que j'avais daté l'écriture de mon roman Sous les pans du bizarre (2000) du 6/6/66 au 9/9/99. Si la dernière date était à peu près exacte, l'autre était largement approximative.

  Le 4 avril 1944 apparaît dans Et le huitième jour... d'Ellery Queen (1964), sans que le schématisme de la date soit souligné. C'est en fait la Semaine sainte de 1944, du 2 au 9 avril, qui a été choisie pour ce polar métaphysique. J'ai été frappé de trouver un 6/6/66 dans le roman Le huitième jour, d'autant que le 6 juin est aussi une date liée à Jung, celle de sa mort en 1961.
  Il y avait par contre un 4 avril au schématisme vraisemblablement intentionnel dans Double, double (1950), roman sursaturé par le nombre 4 et la lettre D.
  Je m'aperçois avec honte que j'avais oublié lors de mes dernières interventions sur ces dates quadruplement schématiques le dernier roman publié par Queen, Un bel endroit privé (1971), où le richissime Nino Importuna est obsédé par le chiffre 9. Il a un nom de 9 lettres débutant par la 9e lettre de l'alphabet, il s'est fait construire un immeuble de 9 étages au 99 de la 9e avenue, il se déclare né le 9/9/99 (1899).

  En novembre dernier, j'ai lu un polar qui m'a beaucoup fait penser à Ellery Queen, Identique (2013) de Scott Turow. J'avais lu plusieurs de ses romans, dont le premier, Présumé innocent, porté à l'écran par Alan Pakula. Ils ont la particularité de se situer dans le comté imaginaire de Kindle, et plusieurs personnages sont récurrents dans les divers romans de la série, sans qu'il soit nécessaire d'avoir lu les précédents pour apprécier le suivant.
  Queen avait inauguré le procédé en 1942 avec la ville imaginaire de Wrightsville, où Ellery enquête dans 6 romans et quelques nouvelles. Je rappelle que, dans les romans signés Queen, l'enquêteur se nomme Ellery Queen, détective amateur et auteur de romans policiers,  romans distincts de ceux accessibles au lecteur. Les exégètes ont coutume de nommer Queen l'auteur "réel", et Ellery son personnage.

  Deux riches familles d'origine grecque sont concernées dans Identique. Zeus et Hermione Kronon ont une fille et un fils, Dita et Hal. Mickey et Lidia Giannis ont eu deux jumeaux, Cass et Paul. Dita Kronon a été tuée le 5 septembre 1982.
  Le 3 septembre 1982 est mort Frederic Dannay, l'âme de la signature Ellery Queen, le concepteur des intrigues mises en écriture d'abord par son cousin Lee, puis par divers écrivains après la brouille des deux cousins en 1958. Ces dernières collaborations  sont demeurées longtemps secrètes, et Dannay a arrêté la publication des Queen en 1971 après la mort de Lee, alors qu'un manuscrit était en voie d'achèvement.

  Le fiancé de Dita Kronon, Cass Giannis s'est accusé spontanément le lendemain du meurtre, à la condition de purger sa peine dans une prison à surveillance restreinte. Il espérait que la sentence serait relativement clémente, mais a écopé de 25 ans de réclusion, entièrement purgés en janvier 2008, où il est donc libéré.
  Paul Giannis, son frère jumeau, est alors candidat à la mairie du comté, avec de bonnes chances de son côté. Hal Kronon, le frère de Dita, pense que les deux frères ont été complices de l'assassinat de sa soeur, et demande à ses détectives privés de reprendre l'enquête.
  Le roman est en 5 parties, en 35 chapitres en tout (10-12-4-6-3). Chaque partie débute par un chapitre sur la soirée du 5 septembre 1982, racontée selon les points de vue des protagonistes, Cass, Paul, Lidia leur mère, Dita la victime, son père Zeus. L'intrigue est peu animée jusqu'à la fin de la seconde partie, le chapitre 22, où sont révélés les résultats des nouvelles analyses demandées par les enquêteurs.

  Les méthodes d'analyse ont fait de grands progrès depuis 25 ans, et le sang retrouvé sur les lieux du crime n'est pas celui d'un des jumeaux, comme il l'avait été supposé, mais celui d'une femme, probablement leur mère Lidia, décédée depuis.
  Le père des jumeaux n'était pas Mickey Giannis, mais Zeus Kronon.
  Zeus en revanche n'est pas le père de Hal.

  De multiples révélations sont faites dans les chapitres suivants. Lors de la fameuse soirée, Lidia est venue sommer Dita de renoncer à son mariage avec Cass, sans lui révéler qu'il était son frère. Les deux femmes se sont battues, et Lidia s'est enfuie, blessée. Paul est allé sur place, et a trouvé Dita morte. Persuadés que leur mère était responsable, les frères ont décidé d'éviter l'enquête en s'accusant spontanément.
  Un stratagème a permis d'adoucir la peine. Paul a simulé un accident, lui déformant le nez, alors que cette déformation était due à une prothèse. Lors des fréquentes visites à la prison, les frères échangeaient vêtements et postiche...
  Après la visite de Lidia, Dita a eu celle de son père, et il y a eu une autre bagarre qui a causé sa mort, involontairement. Zeus a voulu révéler la vérité, mais sa femme Hermione l'en a dissuadé, puis l'a tué quelque temps plus tard lors d'une autre crise de remords. 

  En postface, Turow révèle qu'il s'est inspiré du mythe des Dioscures. Zeus a séduit la mortelle Léda, laquelle a engendré Castor et Pollux. Dans une version du mythe, Castor est mortel par sa mère, et Pollux immortel par son père, mais les deux frères refusent d'être séparés, et demandent à Zeus de passer tour à tour un jour dans l'Hadès, un jour sur l'Olympe.
  De même, chacun des jumeaux Cass et Paul vit tour à tour "à l'ombre" (shade en anglais, anagramme d'Hadès) et en liberté.

  Si ceci m'a évoqué divers thèmes queeniens, j'ai d'abord été captivé par cette position du chapitre 22, entre 21 et 13 chapitres donc, mes Fibos obsessionnels, et la couverture de l'édition française reprend l'illustration de l'édition originale, avec deux empreintes digitales identiques, et 34 similitudes numérotées.
  Maintenant je sais que le partage en 22 et 13 pour les 2 et 3 parties, correspond à deux nombres de la suite 22130, la suite que j'appelle Golden Numbers.

  Le chapitre 35 et dernier est intitulé Vérité - 1er juin 2008.
  Ceci m'est extrêmement évocateur. Le 10e roman signé Queen, Halfway House (1935) a rompu avec la manière antérieure des cousins, et c'est aussi à cette date qu'a été révélée leur identité double, Manfred Lee né le 11 janvier 1905, et Frederic Dannay né le 20 octobre 1905. On a alors aussi appris qu'ils avaient écrit 4 romans sous le pseudo de Barnaby Ross.
  La victime de La maison à mi-route est quelqu'un qui menait une double vie, et avait deux familles, à New York et à Philadelphie. Il est tué le 1er juin 1935, le 1er juin étant exactement l'anniversaire moyen des deux cousins, à mi-route entre le 11 janvier et le 20 octobre.
  Comme le 6 janvier, le 6/1, est le jour des Rois, j'ai nommé le 1er juin, le 1/6, le jour des Queen.
  Les millésimes sont rares dans les Queen, et cette année 35 est probablement là pour marquer le 30e anniversaire des cousins, et plus spécialement celui de Dannay, né le 20/10/05, ou le 10/20/25 à l'américaine, car le roman est en 5 parties titrées de tautogrammes à partir de la 20e lettre, T: The Tragedy, The Track, The Trail, The Trap, The Truth. 10 fois la lettre numéro 20 en 5 titres.
  The Truth, c'est "La vérité", un titre assez attendu pour le dernier chapitre d'un polar, mais fort particulier ici, d'où ma réaction devant le chapitre 35 et dernier de Turow, Vérité - 1er juin 2008.

  La date de naissance de Dannay est caractérisée par les doubles, 20 double de 10, 10 double de 05, et je pense que c'est pour cette raison que le 20e roman signé Queen, Double, double (1950), a 20 chapitres introduits par des dates, débutant par le 4 avril, 4/4. Dannay avait alors 44 ans.
  Les désaccords entre les cousins ont conduit à la décision d'arrêter les aventures d'Ellery avec un 25e roman, Le mot de la fin (1958). C'est encore un roman en 20 chapitres, et 3 parties.
  La première conte la naissance la nuit du 6 janvier 1905 des jumeaux Sebastian.
  La seconde mène aux jours précédant le 25e anniversaire de John Sebastian le 6 janvier 1930, où il doit hériter de la fortune de son père décédé. 12 personnes sont réunies pour fêter l'événement, parmi lesquelles Ellery, ami de John Sebastian devenu poète. Les invités sont nés chacun sous l'un des 12 signes du Zodiaque, Ellery étant des Gémeaux, ce qui me semble confirmer que Dannay avait calculé la naissance moyenne avec son cousin, le 1er juin. Deux anniversaires donnés pour deux des invités, le 3/3 et le 12/12, m'ont fait penser que les autres invités avaient aussi des dates de naissance jumelées, à l'exception des "jumeaux", John Sebastian né un 6/1, jour des Rois, et Ellery en chiasme un 1/6, jour des Queen.
  Diverses bizarreries marquent le séjour, jusqu'à ce que John Sebastian soit retrouvé mort le matin du 6/1. C'est en fait son jumeau, que l'on croyait mort, qui est la victime. Les jumeaux s'étaient récemment retrouvés, et jouaient à échanger leurs places, à l'insu de tous.


  La substitution de jumeaux est un thème assez fréquent dans les polars, mais elle intervient ici dans le contexte particulier des 1/6-6/1.

  La mort de John Sebastian est restée irrésolue en 1930, mais Ellery l'élucide à l'été 1957, dans la dernière partie.
  Année 35 pour le meurtre du 6/1, année 57 pour l'élucidation du meurtre du 1/6, 35-57 nombres de la suite Golden Numbers. Si je ne soupçonne guère ici une intention dorée, Dannay appréciait les structures numériques, et peut-être les structures dorées, avec plusieurs indices dont ceci dans ce roman: Huit boîtes, 13 objets. (…) Un rapport mathématique existait-il ?  8 et 13 sont des nombres de Fibonacci.

  J'ai donné quelques faits pouvant illustrer la naissance de Dannay le 10/20/05 dans les aventures d'Ellery de rangs 10, 20, et 25, mais qu'en est-il de l'aventure 5, pourrait-on demander? Eh bien The Egyptian Cross Mystery a 30 chapitres (10+20), et les frères Tvar ("visage" en bulgare) y semblent poursuivis par un vengeur qui les crucifie après leur avoir tranché la tête, donnant à leurs corps la forme d'un T (toujours la 20e lettre), l'initiale de leurs noms?

  Si Queen n'a pas inauguré le procédé, ses intrigues criminelles sont souvent associées à des séries connues, comme l'avait fait son inspirateur, Van Dine avec notamment Le fou des échecs (1929).
  Son roman emblématique dans cette voie est La décade prodigieuse, où un plan criminel est associé à la transgression des Dix Commandements, jusqu'au "Tu ne tueras point". Une figure divine a organisé cette série de transgressions, Diedrich van Horn, pour tuer sa femme et faire porter le chapeau à son fils adoptif, sculpteur. Pour lui faire "adorer de faux dieux" et "faire des images taillées", il lui a suggéré de sculpter les dieux de l'Olympe, notamment Zeus pour lequel il sert de modèle, et qui apparaît sur la couverture de l'édition originale (1948).

   J'ai transmis à Scott Turow quelques-uns de ces éléments, il m'a aussitôt répondu que c'était fort intéressant, mais qu'il n'avait lu que quelques nouvelles de Queen dans sa jeunesse.

  A propos de dates géminées, mon roman achevé le 9/9/99 utilisait diverses sources queeniennes, notamment Le mot de la fin. On y enquêtait sur trois meurtres commis les 3/3, 4/4, et 5/5/99.

  J'ai laissé de côté plus haut un développement numérique à propos de la suite A127207, dont les termes pairs sont les nombres de Lucas, et les termes impairs leurs moyennes géométriques arrondies au plus proche entier. Je me suis demandé ce que donnerait une suite similaire avec les nombres de Fibonacci, et elle existe sur l'OEIS, A127217, de même auteur que A127207. De même que pour cette suite, on trouve aux rangs impairs des fragments de suites additives, et je suis particulièrement frappé par ces termes 16 à 28 de A127217:
21, 27, 34, 43, 55, 70, 89, 113, 144, 183, 233, 296, 377,...
  Les termes 21-34-55-89-144-233-377 sont les nombres de Fibonacci (A000045), et les nombres intercalés 27-43-70-113-183-296  sont des termes de la suite additive A022136, débutant par 5 et 11. L'amateur y reconnaît aussi les nombres de la Série Rouge du Modulor, version finale.
  Le Corbusier a d'abord construit son Modulor en prenant en compte une taille moyenne de l'homme de 175 cm (soit sa propre taille!), et en établissant un ensemble de mesures dans le système métrique en rapport d'or à partir de cette taille.
  Il a opté ensuite pour 183 cm, afin de vendre son système aux USA, séduit par le fait que 183 cm correspondent assez exactement à 144 demi-pouces, 144 nombre de Fibonacci, d'où les mesures du Modulor pourraient s'exprimer par la suite de Fibonacci, en demi-pouces pour la Série Rouge, en pouces pour la Série Bleue.
  Ceci est totalement arbitraire (quid des femmes et des enfants par exemple?), mais peu importe ici. Dans le système métrique, les mesures du Modulor deviennent
27-43-70-113-183-296 cm pour la Série Rouge,
54-86-140-226-366 cm pour la Série Bleue.
  Il s'agit d'approximations, excepté pour 113 et 226, Le Corbusier ayant fait une concession au système métrique en donnant à l'instrument Modulor la longueur exacte de 226 cm (valeur je le rappelle de son nom réel, CHARLES EDOUARD JEANNERET), gradué en mesures non approximées des séries Rouge et Bleue, mais sur plan figurent ces approximations, selon les systèmes anglo-saxon ou métrique.
  Il me semble amusant que ces approximations, exprimées dans les deux systèmes, forment une suite ayant sa propre logique, ceci étant dû au fait que la longueur du pouce, 2,54 cm, est proche du double de la racine du nombre d'or,
1,272... x 2 = 2,544...
  Incidemment, le mile anglais vaut environ 1,609 km, ce qui est proche du nombre d'or, 1,618... Ceci a conduit les matheux à proposer un système de conversion à partir des suites additives, notamment de la suite de Fibonacci. Par exemple 50 miles sont proches de 80 km, 80 miles de 130 km.

  Quand Scott gémine avec Ellery, titre de ce 295e billet de Quaternité, a pour valeur 295. Il s'inspire du fait que
SCOTT = ELLERY = 77,
77 étant un nombre géminé.

















8.12.19

Habillée ? Dévêtons-la !


  Ce titre n'a rien d'une profession de foi macho, c'est une anagramme, celle de
ELISABETH LOVENDALE,
personnage d'une nouvelle de Maurice Leblanc, La lettre d'amour du roi George, qui m'a conduit il y a 23 ans au jeu ROMANAMOR-LOVENOVEL.
  Je rappelle que cette Anglaise cherche la lettre numéro 14, son aïeule Dorothée ayant caché dans les reliures d'une édition en 18 volumes des romans épistolaires de Richardson les 18 lettres que lui a envoyées le roi George IV, la 14e lettre contenant la preuve que le roi était le géniteur du fils de Dorothée.
  La 14e lettre étant aussi le caractère N, comme "haine", j'ai cherché plus loin, et découvert que
ELISABETH LOVENDALE
était un nom de 18 lettres, de valeur 171 comme les 18 premières lettres
ABCDEFGHIJKLMNOPQR
et que la seule lettre à sa place était N, la 14e lettre.
  L'absence du N parmi les 18 premières lettres laisse
A-M; O-R, formant  le mot amor, "amour" en vieux français.
  Avant la lettre N de LOVENDALE il y a love, "amour" en anglais.
AMOR+N livre "roman", tandis que LOVE+N livre novel, "roman" en anglais.

  Je n'ai plus douté avoir décodé les intentions de Leblanc lorsque j'ai découvert que dans son dernier roman, Les milliards d'Arsène Lupin, il était question d'un roman français,
PAULE LA PECHERESSE = 171,
traduit en anglais
PAULE SINNER, anagramme d'ARSENE LUPIN, si séduit de cette équivalence qu'il en avait fait la clé menant à sa fortune, dérobée et convoyée par 18 camions, parmi lesquels le camion numéro 14 a un statut particulier.
  Il contient la fortune personnelle du voleur d'Arsène, dont les dix milliards sont donc contenus dans les 13 et 4 autres camions, or
ARSENE LUPIN = DIX MILLIARDS = 134.
  J'avais vu la même possibilité dans La lettre d'amour du roi George, où le jeu 13-1-4 peut aussi correspondre aux lettres MAD, "fou" en anglais, or Elisabeth Lovendale traite de "fou" le détenteur de la lettre numéro 14, sur laquelle Lupin mettra finalement la main.

  Une nouvelle avec des romans anglais, un roman avec un roman français traduit en anglais, la plus grande question pour moi est longtemps demeurée de comprendre comment ce jeu NOVEL ROMAN avait pu rester ignoré.
  Et puis sont venues les grilles de Cyril Epstein et Robert Rapilly, découvertes à quelques mois d'intervalle en 2017. Les 81 lettres de la grille de Cyril permettent de lire dans les première et dernière colonnes GIRARE ROI et ANAGRAMME. Ceci m'a conduit à regarder ce qui se passait dans la colonne centrale, et à constater que OMNNMREOP est l'anagramme de NOM PRENOM. Cyril a été surpris de cette possibilité, alors que sa grille contient un nom et un prénom éminemment significatifs pour lui, Wagner et Manon.
  Les 90 lettres de la grille de Robert permettent de lire dans les première et dernière colonnes FIVES LILLE et LILLE FIVES. Ceci m'a conduit à regarder ce qui se passait dans la colonne centrale, et à constater que NOMOPINMRE est l'anagramme de NOM PRENOM (+I). Robert a été surpris de cette possibilité, alors que sa grille illustre un récit où un nom et un prénom sont éminemment significatifs pour lui, Mauraens et Manuel.

  Ces deux grilles de 9 lettres de large concernent toutes deux le monde ferroviaire, et elles ont été composées indépendamment l'une de l'autre. C'est fascinant, pour ne pas dire fort difficile à croire, mais une autre plongée dans le fantastique était propre à me faire accepter cette incongruité.
  La grille de Cyril est inspirée par une carte postale de 1915 signée Rémy, publiée avec la grille dans le numéro 9 de Formules:
  Or dans ce même numéro, je publiais aussi mon SONÈ, une double grille associée à une carte postale signée Rémi,

mais la rédaction a refusé cette illustration, ne m'autorisant qu'à donner les 100 lettres du texte, se réarrangeant en deux carrés offrant une toute autre lecture, pandiagonale, "Au paradis, on attend l'exil, en à-pic au sens avéré (...)":
  Je suis déjà revenu à maintes reprises depuis deux ans sur cette affaire, riche en rebondissements. Voici un peu de "neuf" avec cette constatation que "nom prénom" est aussi l'anagramme de "mon prénom", et que mon prénom est bien Rémi, ou Rémy selon l'état civil.

  Une étape essentielle a ensuite été le constat que les 81 et 90 lettres des grilles de Cyril et Robert correspondaient aux valeurs des prénom-nom Elisabeth-Lovendale, et que le nom LOVEN-DALE apparaissait de façon tout à fait inattendue dans mon SONÈ.

  Ce LOVEN ou NEVOL dans la grande diagonale m'a rappelé une autre curiosité, en rapport étroit avec le jeu NOVEL-ROMAN.
  En 1998 j'avais imaginé illustrer ce jeu par un roman en 18 chapitres où mouraient tour à tour les 18 héritiers d'une prodigieuse fortune, 18 héritiers ayant en commun des noms anagrammes de NOVELROMAN.
  J'en avais fait un plan assez complet, et rédigé quelques pages, dont la table des chapitres d'un roman imaginaire, formée de 11 titres composés des lettres ESARTULINO + 1 joker; la grande diagonale du carré 11x11 permet de lire ROSENCREUTZ, Rose-Croix, car mes lectures de Leblanc m'avaient conduit à l'idée que le nombre 14 désignait le prétendu fondateur du rosicrucisme.
  En 2012 j'ai appris que Ricardou, tête de file du Nouveau Roman, avait publié en 1969 Les lieux-dits, roman dont la table des chapitres forme un carré de 8x8 lettres, dans lequel se lit dans la grande diagonale BELCROIX.
   J'ai aussitôt pensé à ma diagonale ROSENCREUTZ (ROSECROIX) dans mon projet Novel Roman. Ceci m'a conduit à enquêter sur Ricardou, et à découvrir qu'il avait vu après coup que l'autre diagonale de son carré, MAADRBRE, pouvait se lire MAD ARBRE, alors que l'un des deux principaux personnages de son roman est le pyromane Olivier Lasius, portant un prénom d'arbre, et un nom évoquant la folie (il est aussi appelé Asilus dans le roman).
  J'ai été frappé que
OLIVIER LASIUS = 90+81 = 171
ait les mêmes valeurs que
LOVENDALE ELISABETH = 90+81 = 171,
et que le mot MAD apparaisse en filigrane, mot que j'avais précisément vu associé à la recherche de la lettre numéro 14, et donc du jeu ROMANAMOR.
  Par ailleurs le prénom OLIVIER a été choisi avec une arrière-pensée métatextuelle, car c'était pour Ricardou l'anagramme de LIVRE-I-O, I et O (pour In-Out, "Entrée-Sortie") étant au coeur de La prise/prose de Constantinople ("pas de Prise sans Prose, pas de Prose sans Prise", pas d'entrée, pas de sortie).

  Je pense avoir jadis cherché des anagrammes de LOVENDALE ELISABETH, et notamment soumis le nom à des logiciels spécialisés. L'un des plus longs mots suggérés par un tel logiciel est "déshabillée", mais ceci n'a longtemps eu aucune pertinence. Le seul renseignement fourni par Leblanc sur l'allure d'Elisabeth Lovendale est qu'elle est "vêtue sans recherche".
  Mais "Habillée ? Dévêtons-la !" est devenu significatif depuis que Ricardou s'est immiscé dans cette affaire, car le strip-tease est récurrent dans son oeuvre de fiction. Ceci commence avec L'observatoire de Cannes (1961), où une longue scène de strip-tease occupe les chapitres 28-29 du roman. C'est cette scène que Ricardou a choisie pour présenter le roman dans Tel Quel.
  La scène est reprise intégralement dans ce qui serait le chapitre 15 de La prise/prose de Constantinople (1965), avec de subtiles variations, essentiellement dans les temps des verbes.

  Dans Les lieux-dits (1969), Olivier Lasius impose à Atta un strip-tease alphabétique: elle doit d'abord ôter ses Bas, puis sa Ceinture, ses Chaussures, le Noeud de ses cheveux, son Porte-jarretelles, sa Robe, son Slip, son Soutien-Gorge...

  En 1972, Ricardou a repris la scène déjà donnée dans ses deux premiers romans sous le titre Improbable strip-tease blanc. La nouveauté essentielle est que les majuscules attendues en début de phrase ont disparu, mais d'autres majuscules parsèment le texte, et un lecteur qui les regrouperait les verrait former un texte, une récriture du Cygne de Mallarmé.
  En principe du moins, car il y avait quelques erreurs dans cet exercice typographique inhabituel. C'est peut-être pour cette raison que Ricardou a repris l'exercice l'année suivante dans Improbables strip-teases. Au pluriel, car le récit est illustré d'adaptations par Ricardou d'une vignette de Barbarella.
  Le dessin a été adapté pour se répartir en 64 zones qui seront représentées en noir ou blanc selon diverses règles logiques.
  Il y avait encore des erreurs dans le texte publié, et Ricardou en a proposé une autre version dans Le théâtre des métamorphoses (1982), illustré par une autre adaptation d'une vignette de Barbarella, répartie en 48 zones.
  Il y a encore eu une majuscule oubliée dans cette édition...

  Le strip-tease intervient dans divers autres textes, au premier plan dans Résipiscence, où le "dé à jouir" impose l'ordre selon lequel une créature doit se dévêtir.

  J'abrège, car l'évocation des deux jeux d'illustrations d'Improbables strip-teases a provoqué un dessillement qui aurait pu survenir bien plus tôt, lorsque j'en ai parlé en janvier 2018.
  En août 2016, j'ai étudié Puzzle de Thilliez, essentiellement pour une erreur dans sa réédition en poche, alors que l'édition originale était correcte. Les 64 chapitres de ce roman ont chacun en exergue une pièce de puzzle, permettant de reconstituer un dessin de Thilliez lui-même:
   Dans l'édition Pocket, la pièce du chapitre 61 était un doublon de celle donnée au chapitre 40, ce qui évoquait pour un perecquien les 61 puzzles laissés par Bartlebooth à sa mort, à la fin du roman-puzzle La Vie mode d'emploi, où il y a aussi une erreur, voulue, l'absence du chapitre 66, correspondant à une pièce de l'immeuble, comme à une pièce du puzzle.
  Or le roman a connu une prépublication en feuilleton, en 40 livraisons dans Les Echos, chacune accompagnée d'une pièce de puzzle, permettant de reconstituer quatre illustrations dont j'avais donné la troisième:
   Je n'avais alors qu'une connaissance fragmentaire de l'oeuvre de Ricardou, ne pouvais donc faire le lien avec les deux jeux d'illustrations d'Improbables strip-teases, et avais oublié Puzzle lorsque je m'y suis intéressé.
  Son personnage principal est Ilan Dedisset, confronté au fou Lucas Chardon, lequel tue tour à tour ses amis. La confrontation finale fait comprendre à Ilan qu'il est Lucas, plongé dans une catatonie qui l'a conduit à rêver le personnage d'Ilan pour affronter ses actes.
  J'avais remarqué que Lucas est en verlan calu, "fou" dans le Midi, et que ilan signifie "arbre" en hébreu. ce qui rappelle fort le "mad arbre" des Lieux-dits, sans imaginer que Thilliez soit un lecteur passionné de Ricardou.
  Je rapprochais aussi les 64 chapitres de Puzzle des 64 sections des Lieux-dits, et les 64 pièces du puzzle des 64 lettres des noms des dits lieux, mais ceci peut relever de la communauté d'intention. Les deux auteurs ont évidemment pensé aux 64 cases de l'échiquier.

  Le pavage en damier noir et blanc du lieu créé par l'inconscient de Lucas, visible sur les illustrations 2 et 3 du premier jeu, et la superposition de Barbarella à un carrelage peuvent relever également de cette communauté d'intention.
  Il est plus troublant que ce lieu imaginaire soit nommé Swanessong, "chant du cygne", et que les "cygnes noirs" jouent un rôle dans l'histoire (l'un est visible sur l'illustration 3), alors que les Improbables strip-teases recèlent une récriture du Cygne de Mallarmé (devenu le "signe").

  Lucas a forgé l'identité Ilan Dedisset à partir d'un bout de tissu portant l'inscription II AN 2-10-7, les nombres apparaissant aussi dans le récit sous la forme 2-1-0-7, qu'un codage utilisé par ailleurs peut transformer en CBAH, une anagramme de BACH.
  En appliquant à la position de La lettre d'amour du roi George parmi les 8 nouvelles du recueil le procédé qui à partir de la 14e lettre parmi 18 a conduit à N-AMOR, j'avais vu apparaître B-ACH, or la 14e pièce parmi les 18 de l'Art de la fugue est très particulière.

  Olivier Lasius n'est sans doute pas la réelle identité du fou des Lieux-dits, son vrai nom étant probablement Gallois.

  Tenter de justifier l'anagramme
Habillée ? Dévêtons-la ! 
m'a donc conduit à de nouvelles trouvailles.
  Puisque Elisabeth Lovendale est anglaise, j'ai cherché aussi des anagrammes en anglais, et suis parvenu à
She lived a noble tale.
  Car la 14e lettre lui permettra de revendiquer ses "lettres de noblesse", et penser à cette expression m'a fait remarquer que la lettre initiale de Noblesse est N.
  Il me semble devoir rappeler mes éventuelles "lettres de noblesse". Ma trisaïeule était lingère à la cour de Napoléon III, où elle a récolté un bâtard de haute lignée, assurait-elle, mon arrière-grand-père Max Souverbie. Si ma grand-mère pensait que le père était Maximilien de Habsbourg, son frère avait opté pour Napoléon III, dont le portrait figure en tête de sa généalogie. Ainsi je pourrais revendiquer un droit au N napoléonien...

  Dans le même ordre d'idée, il y aurait
Let's have noble ideal.

  J'ai encore pensé à
She labeled it "a novel".
  Elle l'a étiqueté "un roman". Il faut recourir ici à l'orthographe américaine (labeled au lieu de labelled), mais Lupin est confronté à des Américains dans sa dernière aventure, celle où le camion n° 14 parmi 18 joue un rôle particulier.

  Les 90 lettres de la grille de Robert contiennent les lettres ELISABETH LOVENDALE, et bien sûr NOM PRENOM. Je suis parvenu à cette anagramme des 90 lettres: 
Nom Lovendale, prénom Elisabeth,

il y a ici imbroglio linéal, miroir festif,

folle ivresse et réelle apothéose.

  Ceci est le 294e billet de Quaternité, et 294 est précisément la valeur de
Nom Lovendale, prénom Elisabeth,
mais je ne m'en suis avisé qu'après avoir choisi ce sujet. Avant le 27 novembre où m'est venue l'anagramme en titre, j'hésitais entre publier à la Saint-André mes récents essais de récriture du Sonnet en X, ou commenter mes récentes lectures, mais ces sujets ne me semblaient pas tout à fait "mûrs", même si c'est souvent pendant l'écriture d'un billet qu'apparaissent les plus intéressants échos, et ceci semble s'être à nouveau vérifié.
  L'anagramme du 27 novembre m'a bien plus inspiré, d'autant qu'il est possible que ce 294e billet soit le dernier de l'année, alors que j'avais achevé l'an dernier avec un point complet sur le jeu Novel Roman et les grilles de lettres associées.

  Le 27 novembre est pour moi une commémoration, car le 27 novembre 02, j'étais en voiture avec mon ami Jean-Pierre Le Goff (auteur du fameux Cachet de la poste). Je venais d’évoquer mes trouvailles sur le nombre d’or chez Perec peu avant Valensole, et peu après Valensole Le Goff me dit qu’il venait de voir un improbable panneau NOMBRE D’OR au bord de la route, en pleine campagne. Ce fut la première d'une série de coïncidences relatée ici.

  L'an dernier m'a été l'occasion de nouvelles découvertes ébouriffantes sur le nombre d'or, notamment avec les deux dernières phrases des Révélations minuscules de Ricardou, en 183 et 226 mots, deux mesures consécutives du Modulor, l'un de ces mots étant un mystérieux φ, symbole du nombre d'or, tandis que l'expression apparaît par symétricologie dans une phrase de ce texte composé selon ce procédé.

  Peu avant cette découverte appuyant fortement l'idée d'un certain intérêt de Ricardou pour le nombre d'or, j'avais consacré le billet Label cent septante-et-un au nombre 171, et j'y étudiais son partage d'or 65-106, avec notamment ceci, sous cette nouvelle formulation:
  Dans la nouvelle La lettre d'amour du roi George, un personnage important est
ELISABETH LOVENDALE = 81+90 = 171,
et dans la nouvelle suivante du recueil, La partie de Baccara, un personnage important est
MAXIME TUILLIER = 65+106 = 171.
  Dans le roman Les lieux-dits, un personnage important est
OLIVIER LASIUS = 90+81 = 171,
et dans le roman précédent de Ricardou, La prise de Constantinople, un personnage important est
SYLVERE DANDOLO = 106+65 = 171.

  Je me sens incapable de ne pas rappeler le cas
SELON SUIVANT = 65 106,
et la faramineuse triple coïncidence qui a fait que, vraisemblablement la même année 1999,
- Ricardou a remplacé SUIVANT par SELON dans un lipogramme en E;
- En reprenant un vers de Roussel, j'ai inexplicablement remplacé SUIVANT par SELON;
- Le compositeur Giorgio Battistelli a fait le même remplacement pour le même vers dans le livret de l'opéra Impressions d’Afrique.

  Dans le premier billet où j'avais mentionné ce cas, Puzzle échevelé en 2012, j'avais donné quelques paires de mots de valeurs 65-106, notamment "centre encrypté", ignorant que Ricardou avait créé sa symétricologie, consistant à encrypter au centre d'une phrase un mot en résonance avec les termes initial et final.

11.11.19

21-38 GOTT mit BACH


  Récemment, un hasard m'a apporté une nouvelle découverte sur les nombres "bachiens" 21-38. Comme mes pages Bach ont été perdues lorsque SFR a supprimé les pages perso, il me faut d'abord redonner la page publiée en septembre 05 que voici, légèrement épurée.

21-38 GOTT mit BACH

  La question des signatures numériques chez Bach agite la musicologie depuis plus de 50 ans. S’il est aujourd’hui généralement admis que Bach ait été obsédé tardivement par le nombre 14, somme des rangs alphabétiques des lettres de son nom, B+A+C+H = 2+1+3+8 = 14, la plupart des spécialistes sont réticents à considérer toutes les combinaisons imaginées par les numérologues bachiens, à partir des chiffres 2-1-3-8 ou des possibilités presque infinies offertes par la généralisation du procédé.
  Mon intérêt pour la question m’a amené à porter une attention particulière à la combinaison 21-38, c’est-à-dire à la paire de nombres 21 et 38 dont je distingue plusieurs occurrences remarquables dans un corpus restreint, les recueils pour clavecin, et à des positions clés dans ces recueils, leur début ou leur fin. Ce corpus se répartit en neuf recueils, dont quatre ne m’ont pas livré d’occurrence immédiate du motif 21-38, ce qui ne révèle peut-être que mon incompétence ou mon manque d’imagination.

  En effet ma seule conclusion certaine est que, au cas où Bach aurait effectivement eu recours à des signatures numériques, il s’est alors évertué à trouver à chaque occasion une nouvelle combinaison. Ceci peut se comprendre chez un génie aussi exceptionnellement créatif, mais n’aide guère à établir de critère décisif.

  On verra cependant qu’au moins un de mes exemples, celui de la première Partita, pourrait être jugé probant à lui seul ; j’invite à une certaine circonspection, connaissant des cas n’ayant rien à voir avec Bach mais où les nombres « bachiens » sont pourtant redondants.
  Ces avertissements donnés, l’hypothèse de base de la numérologie bachienne n’a rien d’absurde, Johann Kuhnau, prédécesseur de Bach au poste de Cantor de Leipzig, ayant explicitement composé des pièces de nombres de mesures déterminés par des équivalences gématriques, les Sonates bibliques. C’est la sophistication du procédé qui fait problème chez Bach, mais la musique de Bach est aussi bien plus élaborée que celle de Kuhnau…

  Après avoir repéré une certaine abondance de 21-38 chez Bach, je me suis demandé si ce motif pouvait avoir une signification particulière, parmi toutes les possibilités 2-1-3-8.
  D’abord, je constate que personne ne semble avoir mis en évidence indiscutable la succession de 2-1-3-8 éléments (notes, séquences musicales, mesures, etc.) dans une œuvre quelconque de Bach, mais ceci peut s’expliquer par le fait que ces petits nombres se rencontrent trop souvent pour être significatifs. 2138 étant en revanche trop grand, 21-38 semble le meilleur compromis.

  Ensuite, à 21 et 38 correspondent les lettres BA et CH qui sont aussi les notes b-a et c-h, si bémol-la et do-si naturel, présentant le même intervalle d’un demi-ton descendant. La différence des intervalles de la gamme, le ton et le demi-ton, est essentielle, ce que Bach a vraisemblablement signifié par la formule FA MI et MI FA est tota musica, placée en exergue d’un canon composé pour un élève. On pourrait traduire en allemand : BA und HC ist ganze Musik.

  Enfin je relève un mot allemand de quatre lettres dont le découpage en deux groupes de deux lettres livre les valeurs 21 et 38, selon l’alphabet numérique prêté à Bach, et c’est un mot essentiel:
GOTT = 59 avec GO = 7+14 = 21 et TT = 19+19 = 38.
  Gott, "Dieu", est un mot fréquemment associé à Bach. Cette équivalence est a priori un hasard, et elle n’existe d’ailleurs que si on transforme les 2-1 et 3-8 de BA et CH en 21 et 38, ce qui n’a rien d’évident. Puisque Bach n’a jamais livré le moindre indice explicite sur la numérologie, il n’est pas interdit d’imaginer que l’abondance du motif 21-38 n’exprime que sa dévotion, sans lien avec BACH.

  Après ces hypothèses, les seules que j’ai été capable d’imaginer, passons aux cas concrets.

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  Je dois mon premier exemple à Bach et le nombre de Van Houten et Kasbergen, le livre qui m’a amené à m’intéresser à la question. Les thèses des auteurs sont fantasmatiques, mais leurs analyses de signatures bachiennes me semblent souvent remarquablement pertinentes.

  Le premier ensemble de pièces pour clavier conçu par Bach semble être les 15 Sinfonien, ou Inventions à 3 voix, composées vers 1720, suivies peu après par 15 Inventions à 2 voix dans les mêmes tonalités.
  Entre autres choses, Van Houten remarque que la première Sinfonie a 21 mesures, tandis que la dernière en a 38. Je ne vois rien à ajouter.

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  En 1722 Bach a achevé son Clavier bien tempéré, rassemblant 24 paires de Préludes et Fugues dans toutes les tonalités. Van Houten signale que la première paire compte 1283 notes, et j’ai vérifié qu’il y a bien 549 notes dans le prélude et 734 dans la fugue.

J’ai découvert quelque chose qui semble étrangement complémentaire :
– Le prélude est basé sur le célèbre arpège popom tatati tatati, qui dans sa première occurrence s’écrit avec les notes CE GCE GCE, de valeur totale 38, il s’achève sur l’accord CCEGC de valeur 21. Je présume que ce prélude est une des œuvres les plus connues et les plus jouées au monde, alliant merveilleusement facilité d’exécution et richesse harmonique.
– La fugue, dont le thème compte 14 notes, s’achève sur ce même accord de 5 notes CCEGC, une octave plus haut, toujours de valeur 21. Si chaque compositeur a probablement utilisé à maintes reprises cet accord immédiat, on ne peut que constater que les 1283 notes de l’ensemble prélude-fugue débutent par un groupe de notes de valeur 38 et s’achèvent par un autre groupe de valeur 21. 38-21 se lit à rebours 12-83, ainsi les 1283 notes de l’ensemble pourraient ne pas être un arrangement quelconque des chiffres 2-1-3-8 équivalents à BACH.


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  La première œuvre que Bach jugea bon d’éditer fut le recueil de ses 6 Partitas, composées de 1726 à 1731, qu’il intitula Clavir Ubung (Exercices pour le clavier) et dont il fit son OPUS 1.
  La première Partita est en B (Si majeur) comme Bach ; elle débute par un Prélude de 21 mesures suivi d’une Allemande de 38 mesures.
  L’Opus 1 de Bach débute par 21+38 mesures ! Je n’imagine pas être le premier à l’avoir découvert, mais le fait est que je ne l’ai vu nulle part dans mes lectures bachiennes, et encore moins ce qui suit, qui me semblerait propre à convaincre n’importe qui (à condition qu’il ne soit pas accoutumé comme moi aux plus fantastiques rencontres numériques).
  Voici que non seulement une autre de ces danses de la Partita I a 38 mesures, mais que les 4 danses restantes ont en moyenne 38 mesures. Mieux, le schéma suivant montre avec quelle régularité se distribuent les 6 danses de cette Partita, par paires totalisant 76 mesures :
              danses 1 à 3
Allemande Courante Sarabande
38                  60             28      mesures
              danses 4 à 6
Menuet I   Menuet II    Gigue
38                  16             48      mesures
                   totaux
76                  76             76

  Chaque danse est à reprises, et est donc entendue deux fois, sauf le Menuet I qui est entendu trois fois (la 3e sans reprises après le Menuet II), cette Partita étant la seule offrant un couple de danses I et II. Une exécution conforme aux canons classiques fait donc entendre 14 pièces complètes, un 14 qui peut se décomposer idéalement en 1-2-3-8, en privilégiant les nombres « bachiens », soit :
– 1 fois les 21 mesures du Prélude;
– 2 fois les 38 mesures de l’Allemande;
– 3 fois les 38 mesures du Menuet I;
– 8 fois les autres danses confondues, de nombre de mesures moyen 38.

  Ce schéma est d’autant plus remarquable qu’une danse classique est habituellement une pièce très structurée, composée d’unités bien marquées de 4 ou 8 mesures. Il est très curieux de trouver des danses dont le nombre de mesures n’est divisible que par 2, moins lorsqu’il ne l’est que par 4, mais la singularité de l’harmonie immédiate des 6 danses de la Partita I se mesurera mieux en sachant que, parmi les nombres de mesures des 35 danses des Partitas, il y en a 20 divisibles par 8, 11 divisibles par 4, et 4 seulement divisibles par 2.
  L’une de ces 4 a encore 38 mesures, la Sarabande de la Partita IV, et c’est presque une surprise que la Gigue de la Partita III ait 50 mesures, et non 38 comme ses trois consœurs.
  Il y a peut-être encore quelque chose là-dessous : avec leurs 6 préludes, les 41 pièces des 6 Partitas comptent 2150 mesures, sans compter les reprises (ce qui est discutable, mais tout autre choix serait également discutable). Je laisse calculer ce que deviendrait ce nombre si la Gigue avait 38 mesures au lieu de 50.

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  Bach a jugé bon de compléter en 1744 une seconde série de 24 Préludes et Fugues dans toutes les tonalités, formant le second cahier du Clavier bien tempéré.
  C’est ici la première fugue qui me semble offrir un remarquable motif 21-38, associé à une série d’autres possibilités de signatures.
  Cette fugue en do majeur a 3 voix, son thème de 21 notes s’étend sur exactement 4 mesures ; l’exposition est on ne peut plus classique, avec la succession immédiate des thèmes dans les 3 voix, en 12 mesures :
– le medium ouvre la fugue avec le thème à la tonique, en 21 notes, suivi de 38 notes;
– l’alto suit avec 21 notes du thème à la quinte, puis 17 notes, 38 notes en tout;
– enfin la basse donne les 21 notes du thème à la tonique.

  On aurait donc, en isolant le thème dans sa forme originale (le thème à la quinte présente des hauteurs relatives légèrement modifiées, comme souvent chez Bach), un 21-38 encadré par 21 et 38, ce qui semble déjà significatif mais ne s’arrête pas là.
  L’alto fait entendre les notes HCAB, le nom Bach à l’envers, et il est sidérant que ce soient les notes 28 à 31 de l’alto qui égrènent ces notes HCAB. D’une part la seule possibilité de combiner les chiffres 2-1-3-8 pour obtenir deux nombres dont la différence soit 3 est 31 et 28, d’autre part la somme 28+29+30+31 donne 118, nombre de notes de l’exposition.

  Le thème est formé d’un motif de 6 notes suivi d’un silence, puis d’une série de 15 doubles croches. A la tonique, ces notes sont :
– gfgcag = 31
– fefgefdfefgafge = 82

  Cette fugue s’achève sur le même accord ccegc = 21 qui concluait aussi bien le prélude que la fugue du premier cahier. J’ai déjà dit que cet accord n’est en rien exceptionnel – on en trouve plusieurs fois l’équivalent dans d’autres tonalités du Clavier bien tempéré –, mais il faut signaler qu’il existe une version antérieure de cette fugue, qui finissait sur un accord de 3 notes. Cette version en 68 mesures était identique à une note près au début de celle du Clavier bien tempéré, où Bach l’a prolongée jusqu’à 83 mesures, et cette note ne manque pas d’importance puisque c’est une note en moins dans l’exposition, à l’alto, qui ne compte plus que 37 notes. En conséquence la relation magique des 21+38 notes du medium entre les 21 et 38 notes des deux autres voix n’existait pas dans cette Fughetta, mais il est difficile d’en déduire quoi que ce soit de définitif. Peut-être cette relation résulte-t-elle de l’addition de quelques hasards, comme le thème de 21 notes, mais il faudra alors admettre qu’à ces hasards s’en ajoutent bien d’autres :
– La note supplémentaire est un ajout rythmique qui n’était évidemment pas indispensable, puisque Bach s’en était d’abord abstenu.
– En faisant de cette petite fugue la première Fugue du Clavier bien tempéré II, où elle peut être comparée à la première paire Prélude-Fugue du premier cahier, Bach lui a apporté deux autres modifications également interprétables selon le motif 21-38, l’allongement à 83 mesures dont la dernière, la mesure 83, est un accord de valeur 21 (et je souligne que la partie obligée de ces 83 mesures est l’exposition en 12 mesures).
– Il existe une autre Fugue dont le thème à 21 notes dans ce second cahier, la dernière ; ainsi les deux Fugues en C-h (Do majeur et si mineur) ont des thèmes de 21 notes (B-A). Ce sont encore les tonalités des première et dernière Sinfonien, celles qui comptent 21 et 38 mesures.
– Ceci amène à se demander s’il existe dans le Clavier bien tempéré un thème de 38 notes ; oui, un et un seul, celui de la Fugue 21 du premier cahier. 38 notes pour la Fugue 21!, car c’est ainsi, Fugue 21, que Bach nomme cette fugue sur le manuscrit autographe, mais la logique élémentaire de la succession des tonalités dans le Clavier bien tempéré fait que c’est aussi la fugue en B, comme Bach, la tonalité de la première Partita débutant par deux pièces de 21 et 38 mesures, écrite alors qu’existait déjà cette Fugue 21 au thème de 38 notes. On pourrait penser à une certaine suite dans les idées.

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  J’en viens à l’ultime œuvre, le mythique Art de la fugue, considéré comme un testament musical, et qui est remarquable à plusieurs titres :
– Cette œuvre montre pour la première fois les notes B-A-C-H débutant un thème, et ce thème apparaît dans la 14e et dernière fugue, ce qui a conduit les musicologues les plus sérieux à admettre que Bach, à la fin de sa vie du moins, se préoccupait fortement de la somme 14 des lettres de son nom. On a pu imaginer que Bach soit mort en écrivant cette fugue, incomplète.
– Bien que Bach y ait travaillé depuis près de 10 ans, nul dans son entourage ne semblait connaître grand chose de ce projet, ni de sa structure, ni de sa destination instrumentale. Il a fallu plus de deux siècles pour qu’il soit établi qu’il s’agissait d’une œuvre pour clavecin, et qu'elle comptait 14 Fugues et 4 Canons..
– Bach a collaboré étroitement avec un imprimeur en vue d’éditer l’Art de la fugue, au point de lui préparer directement les planches à partir desquelles seraient gravées les matrices de cuivre destinées à l’impression de l’œuvre. On sait ainsi que l’édition de l’Art de la fugue, conforme aux désirs de Bach, aurait comporté 59 pages de musique, numérotées de 1 à 59 par lui-même.

  Dans cette structure de 59 pages un découpage 21-38 ne correspond à rien, mais le découpage 38-21 peut être commenté. L’un des tours de force de Bach est les Fugues-miroirs 12 et 13, présentées sous deux formes, la seconde étant l’exact renversement de la première dans toutes les voix. Dans l’édition telle que la prévoyait Bach, la première forme de la Fugue 12 occupait les pages 37-38, et la seconde forme les pages 39-40 ; c’est une curiosité que ces deux formes semblent interverties, par rapport à ce qui aurait été logiquement attendu (il en va de même pour les deux formes de la Fugue 13), et un esprit tortueux pourrait induire de cette interversion autour du pivot de la répartition 38-21 une allusion à 21-38…

  On ignore aujourd'hui si la Fugue 14 était réellement inachevée, il semble plus probable que sa fin ait été égarée, ce qui serait rageant car ç’aurait été la clé de l’œuvre entière, avec la réapparition du Grand Thème, le thème qui architecture tout l’Art de la fugue, présent sous une forme ou une autre dans chacune de ses pièces, et qui n’était pas encore apparu dans cette Fugue 14 qui a énoncé successivement deux thèmes avant le thème BACH. Elle se serait achevée par la superposition de ces trois thèmes avec le Grand Thème, démontrant que tous ces thèmes avaient été calculés pour permettre l’épellation musicale du nom BACH, et donc que tout l’Art de la fugue était construit sur le nom du compositeur, bien que ce thème BACH n’y apparaisse que dans quelques mesures.

  Le manuscrit de Bach s’arrête à la mesure 239, incomplète, dont une seule voix est donnée intégralement, probablement parce que la fin de la fugue existait sur un autre feuillet, égaré. Cependant l’édition posthume de l’Art de la fugue s’arrête au premier temps de la mesure 233, dans la tonalité incongrue de La majeur, privant de 6 belles mesures écrites par Bach s’achevant au premier temps de la mesure 239 sur l’accord fondamental de ré mineur. Cette omission est probablement due à ce que la mesure 233 tombait à la fin d’une page, l’éditeur s’étant refusé à « gâcher » une nouvelle feuille pour imprimer seulement les 6 mesures restantes…
  Les voix alto, ténor et basse de ces mesures donnaient la première superposition des 3 thèmes utilisés jusque là dans la 14e fugue, figure essentielle suggérant la prochaine superposition de ces 3 thèmes avec le Grand Thème. Il se trouve que ces 3 thèmes totalisent 59 notes, et Van Houten les voit nettement réparties en 21 et 38 par le fait que, si les 3 thèmes finissent ensemble, le thème BACH démarre 2 mesures après les autres, qui ont égrené 21 notes avant que ne résonne le B du thème Bach.

  S’il est joli que ce soit l’entrée du thème BACH qui détermine ce partage 21-38, peut-être aurait-il été davantage significatif que ce partage apparaisse entre les notes BA et CH ? Je crois devoir rappeler qu’il s’agit du seul thème BACH de toute l’œuvre connue de Bach, donc de la seule superposition du nom BACH avec d’autre(s) thème(s), il est de toute manière saisissant que les 59 notes de cette unique superposition des trois thèmes de la fugue 14 permettent de lire un 14 (5+9)…
  D’autant que les 3 thèmes comptaient dans leurs expositions 7, 41 et 10 notes, 58 en tout, et que c’est parce que le second thème a pour la première fois 42 notes que cette superposition compte 59 notes, qui, parce que la note supplémentaire est la première entendue, pourraient également être réparties en 1+58, autre figure significative à rapprocher de 158, valeur du nom complet JOHANN SEBASTIAN BACH.
  Dans l'édition posthume, la Fugue 14 a été reléguée après les pièces jugées canoniques de l’Art de la fugue, sans qu'il ait été reconnu qu'elle en faisait partie. Son emplacement prévu a été comblé par une fugue, un temps classée BWV 1080.14, avant qu’elle ne soit identifiée comme une première version de la Fugue 10, devenant alors BWV 1080.10a. Les 14 fugues et 4 canons de l’Art de la fugue voulu par Bach totalisent 2089 mesures selon les manuscrits, ou plus exactement 2088 mesures complètes plus la dernière mesure incomplète de la Fugue 14, laquelle a gardé son premier numéro BWV 1080.19 (les 4 canons portaient les numéros 1080.15 à 1080.18). Il se trouve que BWV 1080.14 (ou 1080.10a) a 49 mesures, ainsi, si l’éditeur avait livré intégralement le manuscrit de la Fugue 14, les 19 pièces de l’Art de la fugue d’abord classées 1080.1 à 1080.19 auraient totalisé 2138 mesures ! Et c’est parce qu’ont été omises les 21+38 notes de la superposition que la première édition de l’Art de la fugue compte 2132 mesures et non 2138 !

  Avant la superposition, il apparaît, non un motif 21-38, mais une nette ostentation des paires de notes BA et CH séparées. Juste avant l’arrivée du thème BACH, la seconde partie de la Fugue 14 s’achève sur deux thèmes de 41 notes dans des tonalités plutôt inattendues, et les deux dernières notes de ces thèmes exotiques sont BA puis CH. Ces thèmes sont superposés aux thèmes de 7 notes de la première partie dans lesquels sont aussi présentes ces notes BA et CH.

** * *** ********

  Un dernier point, découvert en écrivant cette étude. Les nombres mêmes gouvernant les recueils étudiés ici permettent un 21+38 :
– 15 Sinfonien + 6 Partitas = 21
– 24 Préludes et Fugues + 14 Fugues = 38
  C’est très curieux car aucun de ces nombres n’est isolé chez Bach, et ce ne semble être le cas pour aucun nombre intermédiaire. La redondance a été particulièrement remarquée pour le nombre 6, qui est aussi celui des Suites Françaises, des Suites Anglaises, des Concertos brandebourgeois, des Sonates et Partitas pour violon, des Suites pour violoncelle, des Sonates pour orgue, des Sonates pour violon et clavecin, de l’Offrande Musicale.
  Les 15 Inventions ont doublé les 15 Sinfonien, et les 30 Variations Goldberg sont réparties en 15+15, parce que la 16e variation est une étrange Ouverture.
  Les 24 Préludes et Fugues du Clavier bien tempéré de 1722 ont été doublés par le second cahier en 1744.
  Le nombre 14 semblait avoir été réservé à l’Art de la fugue jusqu’à ce que soit découvert l’exemplaire personnel de Bach de ses Variations Goldberg, sur lequel il avait noté une série de canons basée sur les premières notes de l’Aria, et ces canons étaient au nombre de 14, numérotés de la main même de Bach de 1 à 14.
   Il ne me semble pas qu’il y ait d’autres nombres supérieurs à 6 qui gouvernent plusieurs recueils de Bach.

Rémi Schulz, le 9/9/05

  C'était donc l'étude de 2005. En septembre dernier, une tentative poétique a abouti à quelque chose de fort peu satisfaisant, que voici:

T R A D U I T
U N P O E T E
S E M I R E T
A G I T E R E
I N E B E A T
S O L E L L E
I S E E S A D
S E P R I M E
L A I E T O N
A M C A E N T
R I O P A L E
T E R R I E R
M A N E A D R
O C E T C I E

  Peu importe ici ce que j'envisageais, puisque le résultat était inexploitable, mais avant d'envisager une autre approche, j'ai soumis l'essai au Gématron, pour voir...
  Les 14 lignes totalisaient la gématrie 1044, et le Gématron signalait une petite section dorée aussi exacte que possible après la cinquième ligne, 399.
  Or je connais les doubles de ces nombres, 2088 qui est le nombre de mesures du premier cahier du Clavier bien tempéré, et 798, le produit de 21 par 38, un nombre déjà rencontré, précisément dans le Clavier bien tempéré, mais sans savoir qu'il s'agissait de la petite section d'or de 2088 (car la relation reste valable pour les doubles).

  Voir apparaître un nouveau rapport d'or associé au nom Bach dans le Clavier bien tempéré ne peut me laisser indifférent. J'ai étudié ici une répartition dorée des 8 tonalités BACHbach dans les deux cahiers du Clavier bien tempéré. C'est si parfait, et sa découverte s'est accompagnée de telles coïncidences, que ça me semble venir "d'ailleurs".
  L'idée d'un Bach amateur du nombre d'or a néanmoins inspiré plus d'une centaine d'études musicologiques, et un livre entier, Bach ou la passion selon Jean-Sébastien - De Luther au nombre d'or, du luthiste Guy Marchand.
  L'une des conclusions majeures de son étude basée sur des critères rigoureux est que, dans un corpus donné, c'est la première pièce qui offre des caractéristiques dorées, le plus souvent un rapport fibonaccien. C'est aussi ce que j'ai rencontré pour les motifs 21-38, et de fait il y a plusieurs points de rencontre:
– Le fameux premier prélude du Clavier bien tempéré a 35 mesures, 34 d'arpèges en doubles croches plus un accord final (de 5 notes de valeur 21 tandis que les 8 notes du premier arpège donnent 38). Le critère retenu pour un découpage 21-13 est que la première note altérée à la basse survient mesure 22.
– Le prélude de la première Partita a 21 mesures, et il est aisé d'y voir un découpage 13-8.
– La première fugue de l’Art de la fugue a 78 mesures, et elle se signale par l'entrée d'un thème spécial au début de la mesure 49. 48-30 correspond au rapport fibonaccien 8/5.

  Il reste les Sinfonien. J'observe que la première Sinfonie a 21 mesures, et qu'au point d'or attendu, le début de la mesure 14 (!), le médium commence pour la première fois par une note altérée, un b comme Bach suivi par un a, avec ce ba=21 qui ferait pendant au ch=38 présent 7 fois parmi les 38 mesures de la dernière Sinfonie (en Si majeur, où c est donc une huitième augmentée, la note la plus problématique à caser).
  Le critère est sans doute faiblard pour envisager un partage doré 13-8, mais pas plus que la note altérée de la mesure 22 du prélude du Clavier bien tempéré, que Marchand a mentionnée avec une certaine réticence en s'appuyant sur une étude antérieure.

  Le nombre d'or 1,618... étant irrationnel, les rapports entre deux entiers ne peuvent qu'être approximatifs, les meilleurs étant ceux entre nombres consécutifs de la suite de Fibonacci. Si 798 est bien la petite section d'or la mieux approchée de 2088, elle serait plus exacte pour 2089,
1290 / 798 = 1,6165...
1291 / 798 = 1,6177...
or les acharnés de numérologie bachienne ont constaté que l’Art de la fugue tel que nous le connaissons compte 2088 mesures complètes, comme le premier cahier du Clavier bien tempéré, plus une mesure incomplète, soit 2089 en tout, et il serait bien plus significatif d'avoir dans cette oeuvre basée sur le nom BACH une relation d'or faisant intervenir le nombre 798, 21x38.

  Cette relation ne serait interprétable que si Bach avait effectivement souhaité laisser l'oeuvre inachevée, ce qui est l'idée développée par Van Houten et Kasbergen dans Bach et le nombre, où ils observent notamment que l'exposition du thème BACH s'achève à la mesure 1685 de l'ensemble des 14 Fugues, 1685 qui est l'année de naissance de Bach. La suite représenterait sa vie...

  Ceci m'a fait reprendre ce livre foisonnant, et ç'a été l'occasion de découvrir une superbe relation 2-1-3-8, bien plus immédiate que cette éventualité dorée.
  Pages 257 à 262, les auteurs recensent 31 motifs BACH parmi les 18 pièces de l’Art de la fugue (14 fugues et 4 canons). Le critère retenu est d'avoir la succession des notes b-a-c-h dans l'ordre normal ou rétrograde dans une même voix. Les répétitions sont permises, comme baaachhh, mais l'ordre bach ou hcab est impératif.
  Ces motifs se répartissent en 14 formes de base, comme suit, selon le rythme ou les notes répétées (les octaves peuvent varier).
   Les auteurs voient un motif 2-1-3-8 en groupant les 8 formes de base comptant une seule occurrence, et en constatant que les formes à occurrences multiples se répartissent en groupes de 3, 1, et 2 parmi ces 8.
  Certes, mais quand on a 14 éléments différant par plusieurs points, il existe probablement souvent un critère permettant de les répartir en 2-1-3-8.
  Il m'est apparu une autre répartition 2-1-3-8 en considérant les seules 7 formes de base normales, totalisant 14 motifs BACH, et là on a, dans l'ordre du tableau ci-dessus, 4 groupes entre les formes rétrogrades:
– 2 motifs (2-3) pour les formes 2-3;
– 1 motif (8) pour la forme 7;
– 3 motifs (13-14-21) pour la forme 9;
– 8 motifs (18-20-22-23-24-25-26-27) pour les formes 11-12-13.

  J'écrivais dans l'étude de 2005 que les nombres 2-1-3-8 étaient trop petits pour que leur présence dans un ensemble quelconque soit décisive, mais il est tout de même à considérer que ces nombres apparaissent ici dans l'ordre pour des motifs BACH, précisément, et dans la seule oeuvre où le nom Bach est illustré musicalement.
  Mais bien sûr, tout ceci disparaîtrait si la fugue 14 était achevée, car il était obligatoire que le thème BACH, lequel correspond ici aux 6 occurrences de la forme 13, y réapparaisse au moins une fois, superposé au Grand Thème.
  Les 4 dernières occurrences, les motifs rétrogrades de la forme 14, correspondent au premier canon, et il n'y aurait donc pas besoin des canons pour avoir le partage 2-1-3-8 des 14 motifs BACH parmi les 14 fugues de l’Art de la fugue...
  J'ai cependant beaucoup de mal à accepter l'idée que Bach ait sciemment laissé cette Fugue 14 inachevée. Comme j'ai rencontré ailleurs, notamment chez Bach, de multiples harmonies ininterprétables, j'imagine que dans cette oeuvre devenue mythique des surcodages venus "d'ailleurs" sont venus se superposer aux codages effectifs de Bach, leur démarcation étant des plus problématiques...
  Il y a d'autres "signatures bachiennes" relevées dans la fugue 14 en l'état:
– Van Houten soulignait les 238 mesures complètes, plus 1 inachevée.
– Corten dénombrait 50 thèmes, répartis en 12 thèmes BACH et 38 autres thèmes.
– J'ai remarqué pour ma part que les nombres 2-1-3-8 ont pour moyenne 3,5, ce qui n'a pas de signification alphabétique mais en a une musicale, car entre les notes do ou c=3 et ré ou d=4 il y a do dièse, s'écrivant cis dans la notation allemande, cis de valeur 30 dans l'alphabet prêté à Bach.
Les 10 notes du thème BACH ont précisément pour valeur 120, 4 fois 30,
b a c h cis d cis h cis d = 120. 
Le premier thème débute mesure 193 au ténor, et on y trouve sur le manuscrit la seule note ornementée de toute la fugue, un trille simple sur la pénultième note, cis, note sensible en tonalité de ré mineur. Bach donne ailleurs l'interprétation qu'il préconise pour le trille simple,
cis d cis d cis, 
ce qui porte donc le nombre de notes entendues à 14.
Il y a davantage, car cette seule ornementation fait donc entendre trois fois cis, et avant elle la Fugue 14 compte 21 cis au ténor, après elle 8, soit
21-3-8 !! ! !!! !!!!!!!!

  J'ai jusqu'ici repris mes anciennes pages Bach sur mes autres blogs, mais j'ai choisi de reprendre 21-38 sur Quaternité, car elle concerne au premier chef le tétragramme BACH. 
  Par ailleurs de récents développements, notamment ici, m'ont conduit à entrevoir certaines similitudes entre les noms Bach et Jung.

  Cette reprise a été motivée par la découverte que le produit 21x38 correspond à la petite section d'or de 2088 comme de 2089, nombres de mesures de deux importantes oeuvres de Bach. J'aurais pu découvrir ce fait de multiples manières, mais ce fut en analysant un ensemble de 14 lignes (destinées à servir de matrice à un sonnet), avec la petite section d'or gématrique tombant exactement à la fin de la 5e ligne, 5 étant la petite section d'or de 14, se partageant donc en 9-5 (ou 5-9).
  C'est une curiosité que le seul couple de nombres de deux chiffres en rapport doré, avec l'un rétrogradation de l'autre, est 59-95, nombres rencontrés dans l'étude de 2005, sommes de 21+38 et 12+83, notamment tous présents dans la seule Fugue 1 du second cahier du Clavier bien tempéré (83 mesures dont 12 d'exposition du thème, avec dans les 3 voix 59, 38, et 21 notes.)

  59 et 95 sont donc les petite et grande sections d'or de 154, un nombre qui a une certaine importance dans l'histoire de la gématrie car c'est la valeur du mot antichristus donnée par un père de l'Eglise au 5e siècle. Je ne connais pas de cas antérieur en latin, bien que le procédé devait être alors assez courant.
  Le mot se décompose en 
ANTI = 42 = 3 x14 et
CHRISTUS = 112 = 8 x 14,
ces 3 et 8 fois 14 me rappelant les récents 3 et 8 motifs BACH (BACH vu dans l'étude de 2005 comme GOTT, "Dieu").
  8 motifs BACH totalisent donc la valeur 112, qui se trouve être la petite section d'or de 293, ce billet étant le 293e de Quaternité. C'est aussi la petite section d'or de 292, et mon billet précédent étudiait les 112 vers des 8 formes du sonnet en X de Ricardou.

  En 2006, j'ai composé une autre version du Menuet II de la Partita I, dont chaque reprise a 21 notes à la main gauche et 38 à la droite. En voici l'interprétation d'alors:

  Le titre est à décomposer en B.A-C.H-U-LZ, soit numérologiquement 2.1 – 3.8 – 21 – 38.
  Dans les deux dernières mesures apparaît une succession H-C-A-B répartie en hc main droite puis ab main gauche.
  Les dernières mesures de chaque reprise ont chacune 4 notes de valeur totale 14.


19.10.19

ARDUE CROIX, décalez, EX-RICARDOU


  Le précédent billet, consacré à l'étude raisonnable de L'art du X, annonçait de prochains développements qui le seraient moins, que voici.
  Je n'étais pas loin d'ignorer jusqu'au nom Ricardou en 1999, où j'ai appris que son RAPT (Récrit Avisé Par la Textique) d'un passage de la Disparition comptait un E. C'était dans le n° 3 de la revue Formules, à laquelle j'étais abonné, mais je n'ai pas reçu ce numéro, et je n'ai accédé à un texte de Ricardou que dans le numéro suivant, en 2000, Les leçons d'une erreur, où il expliquait qu'il avait d'abord composé un texte conforme au lipogramme en E, puis que, sur épreuves, il avait au dernier moment remplacé "suivant" par "selon".
  Quelques lignes auraient suffi, mais Ricardou y avait consacré 15 copieuses pages, en partie en réponse à une lettre personnelle de Bernard Magné, spécialiste de Perec, annonçant un commentaire dans le prochain numéro de la revue. J'avais vite abandonné ce texte, où abondaient les néologismes textiques totalement rébarbatifs pour un non-initié.
  Magné et Ricardou étaient donc au sommaire du numéro 5, en 2001, l'un pour arguer qu'au-delà de l'inadvertance, Ricardou n'avait rien compris à l'écriture de Perec, et qu'aucune de ses prétendues "améliorations" n'était pertinente, l'autre pour rappeler que Magné avait suivi son séminaire de textique de 1985 à 1990, et qu'il lui avait fallu tout ce temps pour "comprendre qu'il ne comprenait pas". Ricardou éreintait en outre une des rares incursions de Magné dans la création littéraire, son texte numéro 24, suite de 24 lignes de 48 espaces typographiques mettant en évidence un grand X dessiné par des lettres X, en majuscules dans la première version publiée en 1983, en minuscules graissées dans une seconde version de 1988.
  Ricardou a jugé bon de présenter ces deux "24" sur une même page, et il s'agit de la page 224 de la revue :  Une coïncidence 24-48 m'a conduit à évoquer cette querelle, à mon sens déplorable, dans le billet Le grand jeu Hanalogue, en juin 2012. J'ignorais alors presque tout de Ricardou, ne savais même pas qu'il avait écrit des textes contraints, encore moins bien sûr que le X était essentiel dans plusieurs de ces écrits, X coeur du teXte, des lieuXdits, et que ces écrits étaient souvent basés sur les "nombres fondamentaux", 4, 8, et leur rapport 1/2.
  Ricardou a ainsi utilisé les nombres 48 et 24, notamment dans Communications où un personnage a le numéro de téléphone Maillot 24-48, aussi ce maillage de 24 par 48 lettres dessinant un X par des x serait éminemment ricardolien...
  Mais il est avant tout perecquien, puisque X et 24 sont aussi au coeur du monde de Perec. X est la lettre numéro 24, qui était aussi le numéro du salon de coiffure de sa mère, et le seul choix qui restait à Magné était la largeur de ses lignes. Sachant qu'un texte dans cette police à châsse fixe doit avoir environ deux fois plus d'espaces typographiques que de lignes pour offrir un aspect carré, le choix était limité...

  Magné, s'étant très tôt intéressé à la biotextualité, ne pouvait ignorer l'importance des 4 et 8 chez Ricardou, ainsi que du X. Peut-être y a-t-il aussi pensé en composant numéro 24, peut-être a-t-il montré le texte à Ricardou lors d'un séminaire... L'un comme l'autre ne sont plus là pour éclaircir ces points.
  Il est plus certain que Ricardou n'a pas manqué de penser à son sonnet en X lorsqu'il s'est acharné à éreinter la création de Magné. Pour sa première version, publiée en 1983 dans Petit perecédaire illustré, il dénonce la présence de majuscules intempestives en tête de ligne et dans les noms propres, alors que son propre sonnet est pareillement pollué par d'autres majuscules que celles formant le grand X, lequel souffre d'ailleurs d'une irrégularité qui me semble pouvoir être améliorée, alors qu'il n'y a rien à redire aux parfaits alignements des X de Magné.
  Une éventuelle allusion à son Art du X pourrait être cette note 18:
La place manque pour stipuler, ici, dans le domaine des occurrences médianes, ce qui distingue, sous l'angle structural, la présentation de «numéro 24», occurrence spatio-linéale, et, par exemple, la présentation d'un sonnet, occurrence linéo-spatiale
Ce n'est pas absolument limpide, mais que vient faire un sonnet dans cette galère?

  Curieusement, la première publication de L'art du X date aussi de 1983, dans le numéro de printemps de Littératures, aujourd'hui accessible en ligne, également hommage à Perec disparu en 1982. Je ne sais lequel est paru en premier, mais il me semble improbable qu'un auteur ait connu l'oeuvre de l'autre avant leurs publications.
  Ces deux textes ont aussi ont commun d'avoir été réédités, légèrement remaniés, en 1988 dans La cathédrale de Sens, et en 1989 dans Perecollages 1981-1988.

  Je rappelle que les numéros de Formules concernés sont aussi accessibles en ligne, sur le site de la revue.

  J'avais oublié que c'était la coïncidence 24-48 qui m'avait conduit à évoquer cette controverse Ricardou-Magné, et une autre pétrifiante coïncidence m'avait conduit à découvrir dans ce même billet, Le grand jeu Hanalogue, que Ricardou était l'auteur d'un roman, Les lieux-dits, et à apprendre plus tard que la fourmi "diagonale" Atta bellifera d'une nouvelle de Lahougue tirait son nom de ce roman, et sa propension à l'oblique de la diagonale BELCROIX formée par ces lieux-dits.
  Ce n'est que ce mois que j'ai découvert que le jeu diagonal des mots de la nouvelle de Lahougue était déjà utilisé dans L'art du X.

  Ceci m'avait ouvert sur deux improbables collisions entre nos écritures. Ricardou et moi avions eu, la même année 1999, la fâcheuse idée de remplacer "suivant" par "selon". 30 ans avant ma création d'une table des chapitres en carré formant la diagonale ROSENCREUTZ, Ricardou avait fait de même avec un carré formant la diagonale BELCROIX.
  J'ai ensuite trouvé d'autres rencontres lorsque j'ai surmonté mes premières impressions face à la rébarbative textique.

  De nouvelles similitudes sont apparues avec L'art du X. L'une des formes du sonnet est titrée Code X, jeu avec "Codex" qui serait le titre du livre en possession de la fille du Midi-Minuit. Relisant mon Grand jeu Hanalogue de 2012, je m'aperçois que j'y avais fait le même jeu. Les 2 formes de numéro 24, le texte en X de Magné, figurant page 224 de Formules, et 112 étant un nombre important chez Perec, j'avais imaginé que cette page 224 serait le folio 112b d'un codex, et le jeu avec "code X" m'était aussitôt venu.
  Je signalais dans le précédent billet que dans le décodage des phrases correspondant à
un sonnet qui s'oppose à ses rêves en retournant ses vers
les mots apparaissent aux positions 1-2-3-4-8-6-7-5-9-10-11-12, c'est-à-dire que les positions 5 et 8, correspondant à "oppose" et "rêves", sont interverties. Ceci est évidemment en rapport avec la dernière phrase de la partie III, peu après:
— Or, « Ses rêves », en les retournant, ne seraient-ils pas « ses vers » ?
  Il se trouve que le 20 novembre 2002, j'avais proposé ce palindrome à la Liste Oulipo,
le rut à nos rêves oppose verso naturel
en 8 mots et 32 lettres, 4 fois 8.
  Le RUT apparaît en filigrane dans le premier texte du recueil, Le lapsus circulaire, avec l'énigmatique invitation sur une affichette:
Renverse-moi, je suis ta Créature...
Le narrateur en déduit qu'il faut scinder en deux groupes de 4 lettres, CREA donnant 4, TURE renversé ERUT, correspondant aux lettres de valeurs 5-17-20-19, pour obtenir le téléphone de la Créature de Rêve, 45-17-20-19...

  Il me souvient d'avoir envisagé d'utiliser le jeu "sonnet" "son net". J'ai fait une recherche "son net" sur la Liste Oulipo depuis ses débuts, et ai trouvé 3 occurrences.
  Le 6 mai 2003, Alain Chevrier proposait de travailler cette contrainte dite isogramme, et donnait l'exemple "son net".
  Je l'avais manifestement oublié quelques mois plus tard, car le 28 novembre je postais dans un message
Le 7 courant je me suis éveillé avec en tête "le son net" et l'idée d'écrire un sonnet qui n'ait justement pas un son net. 
C'était pour expliquer comment m'était venu l'idée du sonnet écrit le matin du 7, où "le son net" était devenu "leçon net" (voir l'annexe en fin de billet).
  Le sujet est revenu sur la liste en janvier 2014, et le 19 le même Alain Chevrier proposait ces deux sonnets lettriques isogrammes (en 14 lettres)
TRESSAGE SONNET
TRES SAGE SON NET
  J'ai utilisé le même jeu "tressage" "très sage" dans le titre de ma communication à Cerisy, de façon presque obligatoire imposée par le jeu "très fou" "tserouf", sans me souvenir de ce sonnet lettrique de Chevrier, lui-même habitué de Cerisy (mais je me souviens maintenant avoir apprécié ce jeu 4-4-3-3).

  Je reviens au billet L'art du X, et l'art du Ricardou qui m'a conduit à approfondir ce dernier texte de La cathédrale de Sens. J'y suis parvenu par un chemin tortueux, sans aucun fil logique apparent, passant par un thriller de Glenn Cooper et la suite arithmétique A003136, donnant les nombres de la forme a2+ab+b2.
  Ce roman contenait deux énigmes numériques, les réelles 112 notices de la Prophétie des papes, d'actualité puisque le pape François serait le 112e et dernier pape selon cette prophétie, et les 24 nombres tatoués à la base de la queue des Lémures, correspondant à des numéros de vers du Docteur Faustus de Marlowe, formant un acrostiche en 24 lettres,
MALACHY IS KING HAIL LEMURES.

  Je viens d'évoquer les deux numéro 24 au folio 112b du codex Formules, mais il y a davantage, car la journée de 24 heures, ou deux fois les 12 heures du cadran des heures, est amplement convoquée dans L'art du X (qui est toujours la lettre numéro 24, mais plutôt 23 pour Ricardou), et les 8 variantes du sonnet comptent 8 fois 14 vers, 112.
  Elles dévoilent peu à peu le grand X formé par certaines lettres,
X expose un sonnet qui s'oppose à ses rêves en retournant ses vers en sa croix.
et l'acrostiche étendu
X ajoute ces mots en colonne et puis cesse.
  Le 112e pape François est l'occasion de rappeler qu'un des plus célèbres acrostiches est celui du Songe de Poliphile, traduit
  François Colonne serviteur fidèle de Polia
par Béroalde de Verville.

  112 est un nombre de la suite A003136, avec a et b égaux à 4 et 8, les nombres fondamentaux de JEAN-RICARDOU:
42 + 4x8 + 82 = 16 + 32 + 64 = 112.
  Il est évidemment plus probable que Ricardou ait utilisé ses nombres fétiches avec les 4 parties du texte et les 8 sonnets.

  Mon obsession numérique m'a conduit à recenser tous les "mots de passe", en italique dans les phrases en romain,
X une règle sonnet consacré tester au d une vertus sa étroit si Vers sommets ascendante vers l alentour le texte le D ces il effet écriture qui oppose ses X tenir sont donc nécessaire il dans son en façon semble avec Au quatorze car aiguilles croisement l un son
soit 50 mots, 213 lettres, de valeur 2604,
en romain dans les phrases en italique, 
sonnet tester une règle sexe fait subir jouir une
soit 9 mots, 41 lettres, de valeur 532.
  De discernables multiples de 4, comme dirait JR, mais je remarque surtout la somme, 3136, carré de 56, et numéro de la suite OEIS qui occupait mon esprit lorsque j'ai été conduit à m'intéresser à L'art du X.
  56+56 = 112, mais il n'est guère imaginable que ceci ait été voulu, car la première édition du texte avait un autre "mot de passe", assouplir, dans la 112e phrase de 12 mots (ou plutôt d'environ 12 mots, puisqu'il y a diverses exceptions).

  Il y avait donc dans cette première version 282 phrases d'environ 12 mots, dont 60 avec des "mots de passe", et 222 sans. J'imagine que Ricardou a demandé aux Impressions nouvelles de reprendre exactement son texte de Littératures, et que quelques erreurs sont passées inaperçues lors de la lecture sur épreuve.
  60 phrases particulières de 12 mots. Ce pourrait être significatif dans un texte où le cadran d'une montre ou d'une horloge est au premier plan, et il est au moins assuré que le nombre 12 de mots ne doit rien au hasard.
  Toutefois l'éventuelle erreur sur "assouplir" amène une autre possibilité, avec 32 mots en italique du sonnet et de ses messages dans 32 phrases en romain des 3 premières parties. 32, c'est 4 fois 8.
  Je me demande si Ricardou a réellement compté ses phrases, ou du moins si leur nombre ne serait pas la conséquence d'une erreur. J'ai évoqué dans le précédent billet l'absence de la phrase codant pour le mot "Et" du sonnet, au début du 11e vers, alors que les positions des "mots de passe" l'encadrant sont aux rangs 9 et 11 de ces phrases successives:
Dès lors, je me suis voulue attentive aux appogiatures: avant et après. Dessous, je lis "tournant"; dessus je vois "vers": voici donc le signe.
  Lorsqu'il déroge ailleurs à sa contrainte, Ricardou ne manque pas d'y faire allusion dans le texte, et je ne vois rien de tel ici. N'aurait-il pas oublié une phrase?
NOTE: après réflexion, je me demande si ce manque du SON "ET" ne ferait pas pendant aux deux mots "SON NET" de la 8e phrase, aux positions 8 et 9, qui deviennent un seul mot, "SONNET", dans le décodage.

  Ce qui me mène à conclure, avec l'explicitation de mon titre. L'antépénultième billet, 290e de Quaternité, avait un titre de valeur 290, L'art du X, et l'art du Ricardou, avant que je découvre que le texte principal contenait 290 phrases de 12 mots (environ toujours), en y incluant les phrases codées.
  Dans le billet suivant, 291e, je justifiais la valeur 291 du titre L'ardu X, ambigument le Ricardou, par la phrase en exergue au texte.
  Pour ce billet, 292e, j'envisage donc la possibilité d'une phrase oubliée pour justifier des titres de valeur 292. En marge de celui choisi, j'ai trouvé l'ardu X, drôlement le RICARDOU, aussi l'ardu X, plaisamment ARDU CROI , également l'ardu X, doublement l'ARDU CROI, encore ardu X, assurément ARDU CROI.
  D'autres idées :
lieuXdits : Lardux, Arducroi
En "L'art du X", S a omis le "et" en fait.

  Ce 292e billet est publié le 19 octobre, 292e jour de l'année, aux 4/5es de ses 365 jours. Ceci m'évoque l'Epithalamion de Spenser, basé sur les nombres 24 et 365 du jour et de l'année. L'art du X pourrait être une autre approche du temps, basée sur les nombres 12 et 60.

  J'ai forgé un palindrome de valeur 248, les "nombres fondamentaux":
à "révère" s'oppose "rêvera"

  Une petite chose enfin. J'avais cité dans Le grand jeu Hanalogue un article citant un article de Magné sur Ricardou, du temps où il en était admirateur. Reprenant cet article, je vois qu'il est signé Frank Wagner, le probable frère de Nicolas Wagner, l'auteur dans Formules n° 9 de l'article qui m'avait fait découvrir la grille LETTERS de John Barth. Il y citait aussi Ricardou, et dans le même numéro il y avait le Ecrire en colonne de Cyril Epstein, où le nom Wagner apparaissait, des grilles de Robert Rapilly, et la mienne.
  L'article de Franck Wagner commence par
Par le mot par commence donc le texte de cette communication : détournement convenu – j’en conviens – de « Fable » de Francis Ponge, et exemplification de ce stéréotype de la modernité que constitue le recours aux ressources du métatextuel.
  C'est une allusion déclarée à un poème de Ponge, mais je doute que Frank Wagner ait aussi pensé alors à L'art du X, où Ricardou pratique un autre détournement, "par" y étant le mot de passe en position 12:
—Viens, Epsilon, répond-elle, écoute mon message : rien ne finit par "par".

ANNEXE: le message posté sur la Liste Oulipo à 12:08 le 7 novembre 2003 (il y a un acrostiche):
           SANS QUE (l'apparent taise)

Leçon (sans la cédille ((essentiel accessoire
Aidant (((on s'abandonne à chaque échappatoire
Pour ne pas absorber qu'un fat ragot ((((comme un
Perpignanais* (((((centriste** [un sentiment commun

Abhorre l'excentrisme [[ainsi voit-on l'ivoire
Refusé sans label "ex-Ceylan" [[[de déboire
En déboire [[[[du thé parfumé de jasmin]]]]
Nommée actuellement Sri Lanka]]] et l'humain

Ténébreux à jamais rester inconsolé]]
Tant est démérité l'effort de l'isolé]
Avide de dollars))))) qui a perdu la Têt))))

Incohérent))) à lire "arçon fut cavalier"
Sans le confondre avec "art confus ça va lier"))
Exemplaire banal d'un vaste réseau) net.


* Jacques Arago (natif de Perpignan [sur la Têt]
comme François) composa un lipogramme en A.
** Le centre du monde serait selon Avida Dollars
la gare de Perpignan