9.7.18

Caltez droit rue Lecourbe


Chapitre 11: KEPI IMPEC EN LOUCEDE

  Le colonel Sebastian Moran est emprunté à La maison vide, une aventure de Sherlock Holmes, de laquelle j'ai tiré quelques détails, comme la naissance en 1840, le meurtre de Ronald Adair en 1894.   Vonel Roman faisait partie du projet de 1998, ainsi que sa devise Non Volarem, "Poinct ne fuysse", nouvelle anagramme de NOVEL ROMAN.

  Pour le projet actuel, les contraintes sur les titres de chapitres influent parfois sur leur contenu, d'autant que j'ai souvent choisi le premier titre trouvé. Le titre du chapitre 11 devait débuter par un K, ce qui m'a fait penser au mot Képi, qui commandait d'y placer le militaire Moran. Les autres contraintes m'ont conduit à cette formule argotique, d'où Moran devrait s'exprimer en argot.

  Les allées et venues bizarres dans le XVe sont venues étoffer ce chapitre assez peu fourni de prime abord. Elles illustrent un riche thème littéraire, l'utilisation de la ville pour former des messages, par des acronymes ou des itinéraires sur le terrain. J'ai eu l'idée de combiner les deux, avec d'abord le projet de choisir des parcours dans divers arrondissements, par exemple le XVIIIe, le XVe, le XIIIe, le Ier, et le XIVe pour obtenir le mot ROMAN, mais les abords du domicile de Moran, déjà choisi, se prêtaient idéalement au jeu.
  Les sources principales sont les suivantes:
- La bibliothèque de Villers (1980), de Benoît Peeters, où les noms des victimes aux 4 coins de Villers et en son centre forment le mot LIVRE. Le bibliothécaire Lessing avait confié au narrateur son projet d'écrire un livre, relatant une série de crimes proche de celle qui frappe Villers, et dont le coupable aurait été un nommé Rivelle, nom dont un lecteur futé peut trouver l'anagramme, « le livre ».
- J'ai retrouvé ce nom Rivelle dans un polar de 1998, Six couleurs pour l'enfer, de Guérard & Mosseri. Le détective David Larno est engagé par un certain M pour suivre Pierre Rivelle, se livrant dans Paris à des déambulations erratiques dont Larno finit par comprendre qu'elles dessinent des lettres, et des mots, VOUS ALLEZ BIENTOT MOURIR..., mais l'assassinat de Rivelle interrompt le message.
- Ce roman ne doit rien à Peeters, dont Guérard & Mosseri ne connaissaient pas « le livre », mais ils ont reconnu avoir emprunté l'idée du message à Paul Auster, qui dans Cité de verre (1985) montre le détective Daniel Quinn de même engagé pour une filature dans New York, et découvrant de même que les déambulations erratiques de Peter Stillman dans un carré bien délimité dessinent chaque jour une lettre, composant le message THE TOWER OF BAB...
- Le Rivelle de Guérard & Mosseri habite un hôtel de la rue Lecourbe, et j'ai remarqué qu'un lieu essentiel du roman Le livre (2014) de René Belletto, est la clinique Pernette du Guillet, dans la rue éponyme et imaginaire, située entre les rues Lecourbe et Blomet.

  On peut se demander si Belletto, lui-même auteur de polars, s'est inspiré de Six couleurs pour l'enfer, car son héros, scénariste de télé, rêve qu'un patient de la clinique Pernette lui dit: VOUS ALLEZ MOURIR LE... Le message est interrompu, mais, dans la "réalité", il reçoit une lettre postée dans le XVe, contenant une feuille sur laquelle est tracé maladroitement le nombre 6.
  Le livre est truffé de détails probablement significatifs pour Belletto, mais le mode d'emploi n'est pas livré... J'y ai remarqué un personnage nommé Albin Moreno ("brun", "noir"), ce qui m'a fortement rappelé mon Alban Lenoirc, mais la coïncidence s'explique assez facilement par la communauté d'intention.

  Bref j'ai décidé d'installer Vonel Moran au coin des rues Lecourbe et Pernette du Guillet, qui selon les indications de Belletto me semble compatible avec la réelle rue Jeanne-Hachette, une jeune fille qui sous Louis XI aurait vaillamment pris sa hachette pour mener le combat contre les envahisseurs... Pernette, elle, est la poétesse qui a inspiré Maurice Scève pour sa Délie. Plutôt honorer les poétesses que celles qui rivalisent avec les hommes dans le carnage...
  HACHETTE, MAURICE, ceci me rappelle le recueil de Maurice Leblanc Les huit coups de l'horloge, que j'ai imaginé gouverné par diverses contraintes, dont l'utilisation dans chaque histoire d'un mot de 8 lettres débutant par H. Je rappelle que mon Hortense est inspirée par le personnage féminin du recueil, et que "Alban Lenoirc" est le contrepied de "Maurice Leblanc".
  Je rappelle que les éditions Hachette ont souvent réédité Maurice.

  Ayant regretté de n'avoir trouvé ni chez Auster, ni chez Guérard & Mosseri, d'itinéraire offert au lecteur pour lui permettre d'accéder à un autre niveau de signification, je me suis attelé à la tâche, avec deux idées directrices :
- les itinéraires dessinent les lettres, environ à la même échelle;
- la rue d'où part le tracé a pour initial la lettre elle-même.
  Et voici les tracés significatifs, ne prenant en compte que les parcours effectués à un train soutenu:

  J'ai donc choisi d'écrire LOVE N, ayant déjà utilisé AMOR N dans le chapitre précédent, avec les arcanes numérotés de tarot.
  Moran part de chez lui, par la rue Lecourbe, et le L est tracé avec la rue St-Lambert. Le tracé de la lettre suivante démarre rue Olivier de Serres, et impose à Moran de repasser par les mêmes rues, de tourner en rond...
  Puis vient le V partant du boulevard Victor, avec à nouveau la rue Lecourbe. Puis Moran gagne la rue des Entrepreneurs, et doit revenir plusieurs fois sur ses pas pour tracer les branches du E.

  Il y a quelque peu davantage, avec de plus ou moins petites coïncidences découvertes en effectuant mes tracés, sans incidence sur ceux-ci.
  J'ai été ravi de voir le tracé sinueux de la rue Desnouettes, exploité pour mon O, mais Fernand Desnouettes est dans le Décalogue de Giroud l'auteur des aquarelles du livre Nahik, tout aussi imaginaires que son texte, et NAHIK est l'anagramme de KNIHA, "livre" en slovaque. J'ai déjà utilisé le nom chapitre 6, avec quelques commentaires ici.

  L'hésitation de Moran devant la rue Olier est liée à une curiosité que je n'ai pas encore présentée. Dans ses Cahiers d'écolier, qui n'ont été publiés qu'en octobre 1984, Claude Ollier met en forme le 28 décembre 1959 quelques idées qui lui sont venues à New York, et qui se sont précisées en étudiant la structure encore plus absolue de Washington, composée d'avenues identifiées par des lettres, et de rues orthogonales identifiées par des nombres:
- Utiliser la ville comme cadre général, en répartissant les événements dans les trois dimensions.
- Organiser la répartition et la localisation des événements comme dans une partie d'échecs. Choisir 64 blocs dans Midtown et ne décrire que certains coups.
  C'est très proche de ce qui se passe dans Cité de verre, où Auster a choisi un rectangle à Manhattan, dans lequel les déambulations de son personnage tracent chaque jour une lettre.

  La date du 28 décembre dans le cahier de C.Ollier m'effare, car c'est le jour des Saints Innocents, or dans Le massacre des innocents,  JJ Reboux a imaginé un découpage de Paris en 64 cases, non pour un jeu d'échecs, mais pour un jeu de l'oie. Là ce n'est pas un parcours qui forme des lettres, mais des lettres qui forment un parcours...
  J'en ai parlé ici notamment. Le livre se termine le 28 décembre (1994), jour des Saints Innocents. La première case du jeu de l'oie est dans le XVe.

  Il faudra y revenir. Pour l'heure je me borne à donner les éléments qui m'ont inspiré pour écrire ce chapitre, laissant à plus tard les approfondissements. Il faut tout de même rappeler que le premier roman d'Ollier, La mise en scène, a grandement influencé divers auteurs, tel Ricardou, et que Peeters n'a pas caché que le nom de son personnage Lessing, celui qui imagine une série de crimes commis par un nommé Rivelle, vient de La mise en scène.

  La rue Lecourbe me rappelle encore que Paul Halter, grand ami de Roland Lacourbe, lequel apparaît sous divers avatars dans ses romans, a imaginé dans La nuit du Minotaure le découpage d'un coin d'Alsace en 64 cases figurant celles d'un échiquier. Roland Bayard (tiens, ROLAND = 64) y élucide des meurtres commis tous les 9 jours, dans les cases correspondant au déroulement d'une partie d'échecs... Il faudra donc y revenir.

  Je reviens au parcours de Moran. Après les lettres LOV, presque contiguës, la rue des Entrepreneurs qui a plusieurs rues orthogonales se prêtait bien à un E. J'ai cependant choisi d'utiliser pour une branche la rue de la Croix-Nivert, pas tout à fait orthogonale, car la branche médiale est la rue de la Rosière, permettant une allusion Rose-Croix.

  Comme dans les jeux précédents, il m'importait de dissocier N de LOVE ou AMOR, et son tracé a fait l'objet d'un parcours bien distinct, commençant par la rue Nélaton, toujours dans le XVe.
  J'ai fait figurer Tour Eiffel et Champ de Mars car les vieux plans de Paris font davantage ressortir les tracés d'origine, notamment un losange, dont le grand axe prolonge la rue Desaix.

  Une étape marquante du polar géométrique est le losange de La mort et la boussole, où il m'a semblé que les initiales des victimes, Marcel Yarmolinsky, Gryphius, Daniel Azevedo, et Elias Lönnrot, pouvaient former MYGDAEL, très proche de l'hébreu migdal, "tour", un mot important dans la nouvelle puisque le premier meurtre a lieu dans un hôtel-tour, et le dernier dans un mirador. Bien plus ici.

  La nouvelle a eu de nombreux avatars, notamment L'adversaire de Queen, où les meurtres en carré dessinent le N de Nathaniel, La bibliothèque de Villers, le carré LIVRE, Une affaire en or, où Alain Calame a illustré le partage d'un segment de droite en petite et moyenne raisons... Calame a imaginé une autre parodie de Borges, Meurtre au sommet, où le triangle de départ est transformé en tétraèdre, le dernier crime étant commis au sommet de la Tour Eiffel...
  Tiens, le détective de Une affaire en or se nomme Roland Turold, probablement dans un même esprit chevaleresque que celui qui a conduit Paul Halter à baptiser son héros Roland Bayard (Turold est l'auteur de la Chanson de Roland).

  Comme le programme (triangulaire!) fixait la mort de VONEL le 8 mars, 66 jours après la mort de Monlorné, il m'a paru logique de lui faire préparer son ENVOL la veille, une date qui m'est significative, naissance de Perec 28 ans plus tard. Effectuant mes scans du plan de Paris, j'ai eu la surprise de voir qu'ils étaient enregistrés sous le nom Numérisation_20180703, le programme utilisant la date américaine 07/03 pour le 3 juillet. Tiens, 703 est le triangulaire de 37.
  Je rappelle que dans ses Perec/rinations Perec imagine des parcours utilisant des artères parisiennes avec diverses contraintes. Reprenant le livre, j'y vois que dans les mots croisés consacrés au XVe apparaissent les rues Lecourbe, Entrepreneurs, et Desaix.

  Il m'est revenu que Léo Malet, dont l'argot m'a légèrement influencé, était né aussi un 7 mars, dans ces eaux-là, mais c'était en 1909 et non 1908. Malet aussi a eu l'ambition de décrire tous les arrondissements de Paris, et je rappelle que son chemin a croisé celui du borgésien Yarmolinsky ici.