5.5.22

Tlön, le monde est Tlön


   7 avril: je me réveille avec l'immédiat souvenir de deux mots que j'avais sous les yeux:
Carola lunatotte
   En fait, faute de les avoir notés immédiatement, j'hésite ensuite entre "lunatotte" et "lunattote", mais il n'y avait aucun doute au moment de mon réveil.

   Ni l'un ni l'autre n'existe, mais "lunatote" oui. C'est la deuxième personne du pluriel de l'impératif futur du latin luno, "courber en forme de croissant".



  J'ignorais qu'il existe un impératif futur, en quelque langue que ce soit, et j'ignorais aussi qu'il existe un verbe qui pourrait se traduire par "luner", ce qui m'est immédiatement significatif.
   Je n'aurais jamais connu ce verbe sans l'Internet, où des programmes basiques fournissent les paradigmes complets de tous les verbes latins, alors qu'il est bien évident que personne n'ait jamais employé le mot lunatote.
   Une recherche m'apprend que le verbe "luner" a été employé en français, mais les usages sont rares et récents (1945 chez Bosco), peut-être chaque fois des néologismes. Littré ne connaît pas le mot.

  Pourquoi le verbe "luner" m'est-il significatif? A cause de la nouvelle Tlön, Uqbar, Orbis Tertius ouvrant le recueil Fictions de Borges.
   Il est difficile de résumer cette nouvelle dont un point essentiel n'a été découvert que 60 ans après sa première publication, en 1941.
   Dans sa première partie, Bioy Casares parle à Borges de Uqbar, pays dont il est question dans le tome 46 de la Anglo-American Cyclopaedia, ce qui pousse Borges à consulter cette réimpression de l'Encyclopaedia Britannica, de 1902, mais la rubrique Uqbar ne figure pas dans le tome 46, TOR-UPS. Le volume s'achève sur la rubrique Upsala page 917, tandis que l'exemplaire de Bioy Casares a 4 pages de plus.

  Dans la seconde partie est abordée la littérature d'Uqbar, entièrement consacrée à une planète imaginaire, Tlön. Quelques détails sont donnés sur ses langues, le tlönien boréal dont la cellule primordiale est l'adjectif monosyllabique, un substantif étant formé par l'agglutination d'adjectifs.
   Le tlönien austral est centré sur le verbe. Cet exemple est donné:
Il n'y a pas de mot qui corresponde au mot lune, mais il y a un verbe qui serait en français lunescer ou luner. La lune surgit sur le fleuve se dit hlör u fang axaxaxas mlö soit, dans l'ordre; vers le haut après une fluctuation persistante, il luna.
  La pensée tlönienne est développée dans cette seconde partie, bien plus longue que la première qui ne donnait guère d'informations sur Uqbar, hormis les hypothèses sur sa localisation.
  Vient ensuite un "Post-Scriptum de 1947", déjà présent dans la première parution de la nouvelle en 1941. Il a été découvert depuis une prétendue première publication en 1940 une lettre montrant que Tlön (et en conséquence Uqbar) est l'invention d'une société secrète au début du 17e siècle. Son vague projet a été systématisé en 1824 par le millionnaire athée Ezra Buckley. Comme circulait la 3e édition de l'Encyclopaedia Britannica, en 20 volumes, Buckley entend montrer au prétendu Dieu créateur de ce monde la supériorité de l'homme en composant une encyclopédie de Tlön en 40 volumes. Cette édition secrète aurait été achevée en 1914, et il en est alors envisagé une édition plus minutieuse, écrite dans l'une des langues de Tlön, nommée provisoirement Orbis Tertius.
  Cette entreprise colossale a des répercussions sur le monde "réel", et Borges prévoit que d'ici un siècle seront découverts les 100 tomes de la seconde encyclopédie de Tlön. Les autres langues disparaîtront, et le monde sera Tlön...

  L'exégèse borgésienne a longtemps considéré que bien des points de la nouvelle étaient des inventions de l'auteur, notamment cette Anglo-American Cyclopaedia en 50 volumes, alors que la Britannica dont elle est censée être une réimpression n'a que 35 volumes. Or en décembre 2001, une recherche dans un catalogue informatisé a permis de découvrir une bien réelle Anglo-American Encyclopedia, en 50 volumes, publiée en 1917 à New York, et dont le volume 46 s'achève bien sur une page 917, conformément aux détails fournis par Borges.
  Les différences principales sont le nom exact, et que le volume 46 est TOT-UPS, au lieu de TOR-UPS énoncé par Borges.
   Borges avait affirmé posséder cette encyclopédie, et Bioy Casares en avait donné le nom exact dans un compte-rendu de la nouvelle en 1942.

  Ceci pourrait n'être qu'anecdotique, mais Alan Black développe dans cet article (en anglais) une thèse fascinante, probablement proche des intentions de Borges. Une différence essentielle avec la Britannica est l'absence dans cette édition de la rubrique Ur, pourtant l'une des premières villes mentionnées dans la Bible, Ur Chaldaeorum de la Vulgate, lieu de naissance d'Abraham, Ur ou Our des mots-croisés.
  Mieux, le berceau de notre civilisation aurait été la Mésopotamie, avec notamment l'empire développé autour d'Ur.
  Selon l'Encyclopaedia Britannica, "ur" signifierait originellement "the city", et Borges se serait ému de l'absence de cette "ville primordiale" dans une encyclopédie se prétendant exhaustive, d'autant que le préfixe allemand ur signifie "originel", ce dont il se sert probablement en employant à deux reprises le mot Ursprache, "langage originel".
   Il y a d'autres probables allusions dans la nouvelle, ainsi le concept le plus pur (puro en VO) des tlöniens serait ur
ur : la chose produite par suggestion, l'objet déduit par l'espoir.
  A la fin de la nouvelle, le narrateur, certain de la prochaine "tlönisation" du monde, dit ne guère s'en soucier, et continuer à travailler à sa traduction de l'Urn Burial de Thomas Browne (ouvrage réel, réflexion sur l'inanité de la vie à partir des inscriptions funéraires).
   Je pourrais ajouter que la lettre permettant de comprendre que Uqbar est une fiction vient de la ville brésilienne d'Ouro Preto ("or noir", mais on y lit aussi bien Ur que Our, deux translittérations de la ville mésopotamienne). L'exemple du verbe "luner" pourrait avoir été choisi parce que Ur est resté pendant des millénaires le sanctuaire du dieu lunaire, Nanna ou Sîn.

Note du 7/3/24: Patrick a consacré récemment un post à Tlön, à partir d'un livre de Sebald. J'ai posté ce commentaire:
Sebald écrit:
je devais prendre connaissance d'un texte intitulé Tlön, Uqbar, Orbis Tertius, rédigé en 1940 à Salto Oriental, en Uruguay,(...)
Naïvement peut-être, car si Borges donne la première partie du texte écrite en 1940 "à Salto Oriental", sans plus de précisions, il date la suite de 1947, alors que la nouvelle fait partie du recueil publié en 1944.
Je ne savais pas que Salto Oriental était en URuguay, et j'y imagine un jeu de Borges qui a surdéterminé les "UR" dans la nouvelle, car l'absence d'Uqbar dans son encyclopédie imaginaire est inspirée par l'absence d'Ur dans une encyclopédie réelle, voir Tlön, le monde est Tlön.
C'est amusant que cette info provienne des Anneaux de satURne.
Salto est une ville importante, de l'autre côté du fleuve Uruguay, frontière entre l'Argentine et l'Uruguay, évidemment connue de tous les Argentins.

  Ainsi, alors que des générations de lecteurs ont vu dans cette nouvelle le développement de l'ajout imaginaire d'Uqbar dans une encyclopédie non moins imaginaire, sa source aurait été la suppression réelle d'Ur dans une encyclopédie non moins réelle, et Borges pourrait appartenir à une société secrète tentant de rétablir la réalité d'Ur...

   On peut envisager un autre renversement de vapeur, et je ne vois pas pourquoi Borges aurait renommé TOR-UPS le volume TOT-UPS, sinon pour accoler les lettres R et U. Le renversement donne ainsi spURot, Ur marks the spot? (X marks the spot est une expression courante)
   Dans son immense culture, Borges pouvait fort bien savoir que l'appellation hébraïque de la ville chaldéenne était homonyme du substantif hébreu 'our, "feu" ou "lumière", et connaître l'interprétation que Schuré avait proposée pour la création de la lumière, 'our, à partir du souffle divin, rou', évoquée dans le précédent billet. Un jeu analogue existe entre les mots arabes correspondants, nur et ruh.
   Borges fait apparaître dans sa nouvelle son ami Xul Solar, dont le "prénom" peut-être compris comme le miroir du latin lux, "lumière" (Xul transcrit en fait le nom de son père, Schulz, sa mère avait pour nom Solari). C'est Solar, qui pourrait signifier "soleiller", qui donne la traduction de la phrase tlönienne contenant le verbe "luner" (lunar en VO).

   L'incipit de la nouvelle est précisément:
C'est à la conjonction d'un miroir et d'une encyclopédie que je dois la découverte d'Uqbar.
   La seule citation exacte de Tlön, dument référencée, vient de Bertrand Russell.
   Parmi les occurrences de la syllabe RU, je remarque particulièrement "la première intrusion (intrusión en VO) du monde fantastique dans le monde réel". Cette intrusion, c'est une "boussole" (bjula en VO) dont le cadran porte des lettres tlöniennes. Le mot brújula ne contient pas seulement la syllabe RU, mais BRU, se renversant en URB, rappelant le latin urbs, urbis, "ville", dont on ignore l'origine. Certains envisagent un rapport avec le sumérien ur.
  Le Projet Babel a envisagé aussi un rapport entre le basque uri ou iri "ville", et le mot sumérien. De nombreux Argentins sont d'origine basque, comme la famille Uriburu dont sont issus deux présidents; il y a une rue Uriburu à Buenos Aires.

  Il me semble qu'il pourrait y avoir des allusions dans Tlön, Uqbar, Orbis Tertius à l'expression urbi et orbi, "à la ville et au monde".
   Ainsi, si au départ la société secrète a voulu donner réalité à l'imaginaire pays Uqbar (cachant la ville réelle Ur), le millionnaire Buckley s'est moqué de la modestie du projet et a orienté le projet vers la création d'un monde (ce pourrait être un jeu secondaire, ubris et orbis..., sinon ubris et obras, "oeuvres").
   Je reviens sur l'excipit, le narrateur travaillant sur sa traduction de Browne, alors qu'il sait que le monde va devenir Tlön... Ce narrateur c'est Borges, dont le nom signifie précisément "bourgeois", habitant d'un bourg, d'une petite ville, et Browne débute par BRO dont le miroir est ORB...
   ORB pour orbis, mais aussi pour orb, "aveugle" en occitan, et mon précédent billet m'avait fait découvrir ce mot grâce à la conjonction d'un rêve et de l'onomastique... Borges était déjà presque aveugle lorsqu'il a écrit Tlön, Uqbar, Orbis Tertius.

   J'ai lu très tôt le recueil Fictions, mais ce n'est que lorsque j'ai acquis des connaissances suffisantes en hébreu et en culture juive que j'ai entrevu toute la richesse de La mort et la boussole, allant bien plus loin que les jeux littéraires.
   C'est en 2013 qu'une coïncidence m'a fait approfondir Tlön, Uqbar, Orbis Tertius, et voici comment débutait Sunshine Superman (allusion à Xul Solar):
  L'étude de Rouge-Gorge de Jo Nesbø m'a conduit à La mort et la boussole de Borges, et à un de ses avatars trouvé par hasard il y a quelques années, Fantaisie architecturale de Bernard Marcadé paru dans le Guide du Paris de l'Ivre de Pierres (mai 82). Le matin du dimanche 22 septembre une phrase de ce texte,
Brusquement il y eut une interminable odeur d'eucalyptus.
m'a fait vérifier que les mots en italique étaient une citation de Borges, et ils figurent effectivement dans l'incipit de cette nouvelle de Fictions.

  Quelques heures plus tard un colistier de la liste Oulipo proposait l'exercice de la Semaine du Livre, recopier la 5e phrase de la page 52 du livre le plus proche de soi, sans en indiquer les références. Les livres les plus proches de moi étaient alors ce Guide et Fictions, et je me suis aperçu que la phrase qui m'avait intrigué était la 5e de la page 52 du Guide.
  La 5e phrase de la page 52 de mon édition Folio de Fictions (1981) était merveilleusement significative :
Telle fut la première intrusion du monde fantastique dans le monde réel.
  Aujourd'hui où j'envisage que Borges ait joué dans la nouvelle avec les syllabes UR et RU, cette intrusión m'est encore plus significative, d'autant qu'il s'agit d'une bjula, "boussole", d'autant que la seconde intrusion est liée à la mort d'un client d'une auberge où le narrateur a passé une nuit.

   Borges a-t-il repris des éléments de Tlön (1941) dans La Mort et la Boussole (1942)? Peut-être, et je remarque que Spinoza, cité en tant que philosophe dans Tlön, est aussi le nom d'un informateur de Lönnrot dans La Mort, donné avec le prénom Baruj, forme espagnole du Baruch généralement associé au philosophe. On trouve aussi la forme Baruq,en tchèque par exemple, anagramme de Uqbar.
   Toutes les lettres de Baruj sont dans bjula, toutes celles de Tlön dans Lönnrot (un Lönnrot célèbre est le compilateur du Kalevala).

   Une autre intrusion de la nouvelle dans mon univers s'est produite en 2018, lors de l'écriture de Novel Roman.
   Son chapitre 15, Orphelin implacable, était consacré à Morvan Léon, inspiré par l'Orphelin de l'Europe, Gaspard Hauser, notamment pour les circonstances de sa mort. Gaspard, blessé dans un parc, est mort de la blessure qu'il s'était probablement infligée lui-même. On a retrouvé sur lui une lettre en écriture spéculaire, signée des initiales MLO. Le nom de Marie-Louise d'Autriche (Österreich) a été avancé.
  Mon Léon est pareillement blessé, au jardin Valmer à Marseille, à midi pour permettre l'anagramme VALMER NOON de NOVEL ROMAN. Il griffonne avant de mourir les lettres MLÖ en écriture spéculaire, en lesquelles les enquêteurs voient le nom d'une autre héritière de V-A Monlorné, Vernona Ölm (elle fera l'objet du chapitre suivant).

   Gef, qui a une connaissance encyclopédique de Borges, m'a signalé que mlö était un temps du verbe "luner" en tlönien austral, ce dont je ne me souvenais évidemment pas, mais je l'ai utilisé pour le chapitre suivant.
   Curieusement, dans le chapitre 14, l'anagramme choisie pour NOVEL ROMAN était VERNAL MOON, ce dont je m'étais réjoui, car la mort de Norman Love survenait dans la nuit du 16 avril 1908, effectivement la nuit de la pleine lune vernale, ce que je n'avais pas choisi, car mon projet était né du cambriolage ouvrant L'aiguille creuse, dans la nuit de ce 16 avril 1908.
   Je l'avais relié à l'affaire Rose-Croix, ce magnifique canular forgé au début du 17e siècle par Valentin Andreae, et pour cette raison le prénom de V-A Monlorné était Valentin-Andreae.
   Je ne me souvenais pas non plus alors qu'une des premières mentions d'Uqbar (sous la forme Ukkbar) était censée avoir été donnée en 1641 par un certain Johannes Valentinus Andreä (qu'on apprendra dans le post-scriptum être un membre de la société secrète fondée au début du 17e siècle).

   La conjonction de Valentin et de URB-BRU m'évoque le roman Le dimanche de la vie, de Queneau (1952), dont le héros est Valentin Brû. C'est un orphelin, et le billet précédent m'a conduit au latin orbus, "orphelin".
  Les noms propres du roman semblent privilégier les lettres BR (Brû, Bordeille, Bourrelier, Bordeaux, Bruges), mais ce serait une autre histoire...

   Pour boucler la boucle, Le dimanche de la vie a été adapté à l'écran par Jean Herman, alias Jean Vautrin, l'un des trois utilisateurs du verbe "luner" signalés par le lien donné au début du billet:
Il lunait encore sur la cour.
           Jean Vautrin, Symphonie-Grabuge, 1994

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