20.10.08

Queentessence

Ce 20 octobre, 103e anniversaire de la naissance de Frederic Dannay, m'est l'occasion de quelques mots sur celui qui fut l'âme de la signature Ellery Queen.
Dannay écrivit en 1928 avec son cousin Manfred Lee un premier polar qui obtint un prix, début d'une longue carrière en plusieurs phases, marquée par la quaternité, surtout dans la dernière phase, mais il y a déjà des 4 remarquables bien avant, comme:
- Dans la première phase, 1928-35, Dannay et Lee ont écrit parallèlement à leurs 9 Mysteries 4 polars sous un autre pseudonyme, Barnaby Ross.
- Dans la seconde phase, 1936-41, Le quatre de coeur en 38 est peut-être leur premier roman utilisant une thématique pascale.
- La phase suivante, 1942-58, pourrait se partager entre les romans du cycle Wrightsville et les autres. La 4e enquête à Wrightsville est Double double en 1950, signalé dans mon premier billet, festival de 4 et de D (4e lettre). C'est la 20e aventure d'Ellery Queen, rendant peut-être hommage à l'auteur né à une date "double double", 20/10/05 ou 05/10/20 à l'anglaise. Le roman compte 20 chapitres titrés par des dates, le premier étant Mardi 4 avril, un 4/4 qui en 1950 était le mardi saint.
La couverture suédoise magnifie la quaternité première du récit en montrant les 4 premiers morts correspondant aux premiers mots d'une comptine, laquelle entraînera le meurtrier à 4 autres meurtres, sur fond de 4 immeubles de Wrightsville.

Dans l'association Dannay-Lee, Dannay développait une intrigue détaillée dans un long synopsis que Lee avait à charge de compléter en roman. Très proches l'un de l'autre dans les années 20-30, les cousins en sont venus à se haïr férocement, jusqu'à écrire l'un contre l'autre, et finalement ne plus pouvoir travailler ensemble, ce qui conduisit à ce qui fut considéré comme le 26e et dernier roman signé Queen en 1958, The finishing stroke, splendide bouquet final où la suite alphabétique devient criminelle, car sa 26e et dernière lettre est Z, de l'hébreu zayin, "poignard" fiché dans le coeur de John Sebastian, mais s'agit-il de l'aimable poète ami d'Ellery, ou de son démoniaque jumeau ?

Pour la suite il faudra en partie faire confiance à mon analyse. Lee estima qu'il était dommage de laisser tomber la prestigieuse signature Queen, et, faisant peu de cas des oeuvres communes avec Dannay, fit écrire par des nègres des romans qui parurent sous la signature Queen, ou Barnaby Ross. Il y eut ainsi 34 romans publiés de 61 à 72, ne devant rien ni à Lee ni à Dannay, et n'ayant d'ailleurs rien en commun avec les aventures d'Ellery Queen (6 seulement ont été traduits en français, comme ce Tchèques aux échecs, premier de la série, originellement Dead man's tale, écrit par Stephen Marlowe).
Je suppose que ce ne fut pas du goût de Dannay, d'autant que certains de ces romans connurent des prépublications dans des revues frisant la pornographie, et que cela le décida à reprendre la plume, en faisant appel à d'autres auteurs pour tenir le rôle de Lee. Après 4 romans d'"Ellery Queen" sans Ellery Queen, il parut en 63 un "vrai" Queen avec ses héros fétiches, The player on the other side, où un certain Nathaniel (le nom de naissance de Dannay était Daniel Nathan, à partir duquel il a forgé son nouveau nom) ressuscite pour tuer un à un sur l'échiquier de York Square les 4 cousins qui ont usurpé son héritage...
Le lieu de l'action est un parfait mandala, où les demeures des 4 cousins encadrent un jardin au centre duquel se dresse une stèle en hommage à Nathaniel :
La couverture d'une édition allemande vend la mèche, dévoilant d'emblée que les mystérieux cartons reçus par les victimes avant de mourir correspondent au plan des lieux et au tétragramme divin JHWH, déjà mis à l'honneur dans une nouvelle quaternaire de Borges, dont il sera prochainement question, et dans un précédent roman de Queen.
Soit dit tout de même, l'ordre des cartons sur cette couverture présente une erreur, rectifiée sur la couverture taïwanaise. L'ordre des meurtres dessine ainsi un N, dont le centre correspond à la stèle Nathaniel au centre de York Park.

En 64 est paru Et le huitième jour..., commenté dans le dernier billet, se déroulant pendant les 8 jours de la semaine sainte de 1944, livrant notamment l'emploi du temps du détective Queen le 4/4/44.
Si ce roman s'achève sur le dimanche de Pâques 20 ans plus tôt, Nathaniel dans le roman précédent était né le 20 avril 1924, encore 20 ans plus tôt, qu'Ellery Queen relevait explicitement avoir été le dimanche de Pâques. Il n'y remarquait cependant pas qu'il s'agissait de l'anniversaire d'Adolf Hitler, l'auteur du livre sacré du Huitième jour, ni que cette date était à l'exact opposé dans le cercle de l'année du 20 octobre, anniversaire d'un certain Daniel Nathan.

En 65 est paru The fourth side of the triangle, qui me semble constituer le premier volet d'une nette quaternité avec les "vrais Queen" de 67, 70 et 71.
Le public éclairé savait alors qu'il y avait des faux Queen, sans le personnage d'Ellery, paraissant directement en éditions de poche, tandis que les vrais Queen, avec Ellery, connaissaient d'abord une édition cartonnée. Les choses se compliquèrent en 66 avec la parution de A study in terror, novélisation du film de James Hill où Sherlock Holmes traque Jack l'Eventreur. Ellery apparaît dans cette adaptation "queenienne" (écrite par Paul Fairman) et propose une autre solution...
Ensuite, ce fut carrément en 68 The house of brass, une nouvelle enquête d'Ellery signée Queen, mais dont il n'existe aucun synopsis de Dannay, comme c'est le cas pour les "vrais Queen". Si Dannay n'a jamais accrédité les rumeurs de ghostwriting (écriture par des nègres) qui couraient sur les nombreux Queen en circulation, c'en était peut-être trop avec ce titre, qu'il a en quelque sorte désavoué en déclarant : "Monsieur Lee et moi-même avons échoué à rendre dans ce roman ce que nous voulions exprimer."

Donc, la quaternité en question, ce sont quatre romans qui ont en commun au moins trois caractéristiques :
- dans chaque roman est recherché l'amant ou l'amante de la victime, ou du conjoint de la victime. Les 4 combinaisons possibles sont réalisées, amant d'une belle créatrice de mode, amante du mari gigolo d'une ex-gloire de la chanson, dernière conquête d'un play-boy, amant d'une jeune fille mariée à un vieux milliardaire.
- la victime a dans chaque cas une manie liée au langage, prétexte à une énigme occupant les enquêteurs et lecteurs.
- un motif 3+1 est présent dans chaque roman.
- par ailleurs les romans ont deux à deux d'étroits parallélismes que je ne développerai pas ici.
- les solutions des énigmes policières proprement dites sont si décevantes (par rapport aux grands Queen) que je n'ai aucun scrupule à les dévoiler.

Premier volet, 65 : Les 4 côtés du triangle, où la couturière Sheila Grey est assassinée. Elle collectionnait les amants, et donnait à chacune de ses collections annuelles un nom anagramme de l'amant en titre. C'est ainsi qu'elle devait son pseudonyme à son premier amant Elisha qui lui avait fourni le titre de sa première collection, Lady Sheila; puis vinrent Allen, Hurt, Ronald, Claudel (!), Hamlet (!!), qui donnèrent les ladies Nella, Ruth, Lorna D., Dulcela, Thelma...
Le fils de bonne famille Dane est d'abord suspecté, puis c'est son père qui est accusé, jugé, et acquitté, ensuite sa mère de même... C'est enfin la découverte du nom de la dernière collection que préparait Sheila, Lady Edna, qui ramène au premier suspect, Dane, réel assassin...
Le jungien pensera ici à l'aphorisme de Marie la Juive, Un devient deux, deux devient trois, et du troisième naît l'un comme quatrième, mais le queenien pourrait relier cette curieuse affaire de dame féminisant ses amants au pseudo choisi originellement par les jeunes cousins, issus de bonnes familles, qui ne connaissaient pas le sens de queen, "homo", dans certains parlers populaires. Les deux jeunes hommes l'apprirent à leurs dépens après maints airs sous-entendus dans les hôtels où ils venaient occuper les chambres réservées au nom de Queen, lors de leurs tournées de signatures, mais il était alors trop tard pour changer de pseudo.
Le mot le plus courant pour désigner les homos était queer, "bizarre", et je crois que la ressemblance entre ces synonymes argotiques queen et queer a inspiré à Dannay la nouvelle de 52 My queer dean !, où la tendance d'un doyen (dean) à décaler les sons conduit à accuser un Morgan au lieu d'un Gorman (le mot anglais spoonerism, "contrepet", vient du nom d'un doyen d'Oxford, Spooner).
S'il était judicieux d'avancer que le Nathaniel tuant ses cousins eût quelque chose à voir avec Dan-iel Nathan, premier nom de Dannay, il le serait aussi de remarquer que DANe amène les lettres manquantes, ce Dane qui tue celle qu'il aimait, mais qui ne l'avait pris pour amant que le temps de la collection Lady Edna...

2e volet, 67 : Face à face, qui traduit parfaitement l'original Face to face, sauf qu'en anglais les lettres FACE qui constituent l'énigme laissée par la chanteuse morte sont aussi des notes, précisément les notes qui sont entre les lignes de la portée, invitation à chercher "entre les lignes" de son testament un message écrit à l'encre sympathique.
La couverture de l'édition italienne révèle d'emblée cette énigme, il est vrai peu accessible dans les pays qui utilisent la gamme do-ré-mi...
Gloria indiquait qu'elle craignait d'être tuée par son mari, mais celui-ci a un alibi, et les enquêteurs recensent ses maîtresses, certains que c'est l'une d'elles qui a fait le coup pour son compte.
Le quaternaire est présent avec le mystère des 4 lettres FACE, mais aussi avec la division du roman en 4 parties, comme le précédent. Ces 4 parties, De dos, De profil, De trois quarts, De face, donnent comme dans les 4 côtés du TRIangle une parfaite ilustration du passage du 3 au 4.

3e volet, 70 : La dernière femme de sa vie, ou La 4e femme selon l'édition danoise. Le richissime John Benedict a réuni ses 3 ex-femmes pour leur annoncer qu'il compte se remarier, et changer en conséquence les dispositions testamentaires qui leur accordaient des rentes substantielles. Il est assassiné avant cette modification, et avant d'avoir révélé qui était la nouvelle élue.
John est frappé de bégaiement, particulièrement quand il est ému, et de plus incapable de prononcer les "r", si bien que, frappé à mort, ayant réussi à appeler Ellery au téléphone, il se pose un terrible problème pour lui communiquer l'identité de son assassin. Son avocat a fait son coming out, et lui a déclaré une flamme que John a repoussée avec tant de mépris que l'autre a perdu tout contrôle. John n'a droit qu'à une seule syllabe pour accuser Al Aubrey Marsh, or ses 3 femmes se nomment Alice, Audrey et Marcia. Il pourrait dire qu'il s'agit de son avocat (lawyer), ou du seul homme (man) de la maison, mais sa nouvelle fiancée se nomme Laura Manzoni... La solution qu'il trouvera égarera les enquêteurs, qui perdront leur temps à chercher la "4e femme".
Il est laissé au "lecteur suffisant" le soin de deviner que John ne pouvait non plus utiliser le terme courant queer, qu'il aurait prononcé quee', susceptible d'être confondu avec Queen, mais certaines éditions annonçaient : Ellery's queerest case...

4e volet, 71 : Un bel endroit privé. Le milliardaire Nino Importuna est marqué par le chiffre 9. Il est né le 9/9/(18)99, il habite au 9e étage de son immeuble au 99 de la 99th street, il ne signe ses contrats que le 9 du mois, et il épouse Virginia âgée de 21 ans le jour de son 63e anniversaire, le 9/9/1962. Il est explicitement remarqué qu'il a 3 fois l'âge de sa jeune femme.
Comme la chanteuse de Face à face, il a prévu dans son nouveau testament une période de 5 ans pendant laquelle le conjoint ne peut prétendre hériter, et comme dans ce roman le testataire est assassiné aussitôt le délai écoulé (le 9/9 à 9:09).
Virginia ne semblant pouvoir avoir commis le meurtre, on cherche qui aurait été son amant.

Il s'est passé 3 ans entre la parution de Face à face et celle de La dernière femme, pour des raisons que je ne cherche pas à deviner, mais j'imagine que Dannay savait en concevant Face à Face que le prochain Queen serait un faux "vrai Queen", étant bien entendu que les "faux Queen" n'abusaient plus les lecteurs perspicaces. Dannay me semble avoir eu une idée pour effacer ce laps, La dernière femme commence le jour où s'achevait Face à face, dans le café (anagramme de face) de l'aéroport où les Queen père et fils avaient accompagné un ami. Semble-t-il anecdotiquement, ce jour est le lendemain du dimanche des Rameaux, lundi saint donc.
Ce n'est plus anecdotique dans La dernière femme, bien qu'aucune allusion n'y soit faite à la semaine sainte. Les Queen rencontrent donc dans ce café leur ami John, qui les invite dans sa maison de campagne, et c'est dans la nuit de samedi à dimanche que John III, fils de charpentier, est assassiné en cette nuit de la résurrection (le 3e jour, et resurrexit tertia die...) à 3h03 de 3 coups d'une sculpture des 3 singes, préfiguration de l'assassinat de Nino le 9/9 à 9h09, de 9 coups d'une sculpture en forme de 9.
Ainsi la quaternité queenienne a-t-elle pour pivot un lundi saint, alors que les deux autres vrais "vrais Queen" de cette dernière période concernent des meurtres liés à Nathaniel né le dimanche pascal 1924, et la semaine sainte 1944. Mon ultime commentaire sera de remarquer que la date de l'assassinat de John III, le 29 mars, n'est compatible avec un dimanche pascal plausible qu'en 1964 et 1970, la première date étant la plus acceptable selon une lecture chronologique des 4 romans dont le premier se passe en 63 et le dernier en 67, explicitement.
Incidemment, les cousins Queen semblent s'être réconciliés peu avant la mort de Lee en 71, et celui-ci aurait repris son rôle de co-auteur pour les deux derniers titres de 70 et 71, mais il est difficile d'être sûr de quoi que ce soit dans cette affaire où le mensonge a longtemps été la règle.
Dannay avait achevé au moment de la mort de Lee le synopsis d'un nouveau roman, The tragedy of errors, qu'il a laissé en l'état après la mort de son cousin. Le texte en a été publié en anglais, et ne semble pas immédiatement lié aux thèmes des 6 précédents "vrais Queen".

Après avoir donné l'état de mes recherches sur la dernière période Queen, dont l'essentiel remonte à près de 10 ans, voici quelques remarques sur les échos avec mes récentes découvertes "quaternitaires":
- j'ai signalé dans mon premier billet le Queen de 64, se passant pendant la semaine sainte 44, notamment le 4/4/44, le mardi saint, date essentielle dans la vie de Jung, correspondant exactement aux 4/5es de sa vie, achevée le 6/6/61. Je n'avais alors plus conscience qu'un lundi saint était le pivot de la quaternité de Queen, un lundi saint qui, dans Face à face se déroulant assez explicitement en 66, aurait été le 4/4/66 (voir le billet suivant explorant les discordances de dates).
- j'ai écrit dans mon second billet que les initiales DEAN m'étaient significatives, on appréciera maintenant pourquoi.
- les recherches sur les Quintet(t) de Giroud et Altman m'ont mené aux lettres notes en quinte ou quarte, mais je ne me rappelais plus à quel point j'étais redevable à Queen d'avoir éveillé mon intérêt sur cette question, grâce à son admirable jeu sur les tierces FACE.
- j'attribuais mon intuition sur le 4/4/44 à la découverte immédiatement antérieure de la mort de Ruth Roman le 9/9/99, en ayant quelque peu oublié le 9/9/99 de Nino Importuna du dernier volet de la quaternité. RUTH ROMAN a un écho immédiat avec le premier volet, où Lady RUTH est la collection conçue par Sheila lors de son aventure avec un HURT, tandis que Dane a tenté de rejeter les soupçons sur le chauffeur RAMON en falsifiant un document, selon lequel la nouvelle collection se serait appelée Lady NORMA (l'innocence de Ramon acquise, Ellery se demande si Sheila n'aurait pas connu un Roman).
Note du 18/4/9 : Ruth Roman est née Norma Roman !
Elle a été l'amante de Ronald Reagan (l'un des amants de Sheila/Elisha est Ronald/Lorna D).
Son premier rôle marquant fut Jungle Queen en 1945...

Les couvertures illustrant ce billet viennent toutes du site très complet de Kurt Sercu.

Me replonger dans ces Queen m'a fait découvrir une belle confirmation de la finesse de cette quaternité, où les 4 assassins ont les initiales MWMW, ce qui correspond à l'évidence à Man-Woman, mais j'explore cette piste essentielle et d'autres dans le billet suivant.

2 commentaires:

Sylvie a dit…

Bonjour Blogruz,

Suite à votre com. sur le blog d'Etienne Perrot, la précision sur la couleur de l'ange (bleu) de la synchronicité, m'a questionnée.
J'ai supposé comme il s'agissait de Nature que vous parliez de la couleur bleu de notre Terre.
Bien que j'y voyais par ailleurs un autres sens.

Je viens de faire une recherche dans votre page avec "ange" et ce sont les mots "dérangeant" et "changer" qui apparaissent, dans un contexte assez particulier, qui donne encore un sens "étrange" avec ce que nous avons "échangé" sur mon blog au sujet du "66".

Bon dimanche,
Sylvie

blogruz a dit…

Le billet sur le blog EtiennePerrot traitant de la nature, je pensais à L'Ange bleu de Sternberg, où Marlene Dietrich chante qqch comme
Je suis faite pour aimer,
C'est ma nature...


L'ange est encore présent aujourd'hui, car j'ai reçu ce matin un premier commentaire à ma page écrite l'an dernier en novembre :
http://remi.schulz.club.fr/bw/216.htm
(hélas un bug de blogger ne me permet pas des liens actifs)
Tout ce que je m'autorise à révéler de ce commentaire privé est qu'il concerne l'ange (ou prétendu ange) Lauvizh, or chaque fois que je vois ce nom, je pense à un standard chanté par Billie Holiday, You don't know what love is

Du coup je pense à un blues de BB King :
I got a sweet little angel, I love the way she spreads her wings.

merci,
Rémi