13.6.10

sapience dans la ruse

Lors de mon séjour à Paris début juin, une belle coïncidence a accompagné ma lecture du 5e roman de Tobie Nathan, Mon patient Sigmund Freud, paru chez Perrin en 2006, alors que ses 4 premiers romans étaient parus chez Rivages.
Le 2 juin j'ai acheté en solderie Signe particulier endurance, de Patrice Delbourg. Il s'agit d'une histoire romancée du sanatorium Ad Astra, à Vence, un nom qui m'évoque mes recherches virgiliennes.
J'ai pris le bouquin pour un copain qui je pense l'appréciera, mais je le lis en grande partie le matin du 4 avant d'aller le voir. J'y remarque particulièrement le cas de DH Lawrence mort à Ad Astra le 2 mars 1930, le lendemain du jour où sa femme Frieda née von Richtofen l'y avait amené.
L'après-midi je vais à une médiathèque municipale voisine, celle du 26 rue Chaptal sise dans un ancien hôtel particulier dont un magnifique salon a été conservé, et j'y lis le roman de Nathan, mêlant assez bizarrement une recherche actuelle en Afrique de lingots d'or ayant appartenu à Freud et le journal d'un témoin aussi privilégié qu'imaginaire des débuts de la psychanalyse, le jeune Isaac Rabinovitch alias Jack Bean confident de Freud.
L'essentiel de ce journal concerne la période de 1908 à 1913, et l'affaire "Otto Gross", enfant terrible de la psychanalyse qui prônait la liberté sexuelle et la défonce... Il était le fils du fameux criminologue Hans Gross qui le fit interner en 1908 après une provocation particulièrement scandaleuse : Gross engrossa à peu près simultanément sa femme et une de ses maîtresses, et chaque nouveau-né fut baptisé Peter.
Dans le roman la femme de Gross se nomme Frieda, et la maîtresse Elsa von Richtofen. Ce qui m'a fait réagir quelques heures après que Delbourg m'ait rappelé le nom de la femme de DH Lawrence, Frieda von Richtofen. L'anecdote est parfaitement exacte (détails ici en anglais, en allemand), sinon que le nom exact de l'amante d'Otto était Else von Richtofen. Elle était la soeur aînée de la future femme de Lawrence, laquelle avait d'ailleurs aussi été la maîtresse d'Otto. Nathan n'omet pas ce détail, en attribuant toutefois à cette soeur le nom d'Emma (ce qui n'est pas absolument inexact puisque c'était le premier prénom de Frieda, et la femme légitime de Gross était une autre Frieda, amie des soeurs Richtofen).
Pourquoi avoir légèrement modifié ces noms, alors que presque tous les autres noms de personnes réelles sont inchangés ? Presque, car l'exception notable est Jung, devenu Carl Gustav Alt. Si cet alt ("vieux") plutôt que jung ("jeune") peut contribuer à la dévalorisation de celui qui avait remarqué à quel point les noms des chefs de file des écoles psychanalytiques étaient significatifs (une idée essentielle de Freud -"joie"- était le principe de plaisir, et lui-même Jung privilégiait l'archétype de l'enfant intérieur), ceci n'explique guère comment Emma Jung, sa femme, est devenue dans le roman Irena Alt, seule personne réelle changeant de prénom comme de nom.
Jung/Alt n'est pas gâté dans cette vision romanesque. L'autre personnage entièrement imaginaire du journal de Jack Bean semble être la comtesse Hanna von Kessler, une adepte d'Otto Gross qui devient la maîtresse en titre de Jack, jusqu'à ce que sa dépendance à la cocaïne devienne ingérable. Elle est alors placée au Burghölzli où Alt, au lieu de la soigner, en fait son assistante et sa maîtresse; elle se suicidera le 7 juin 1913. Ce cas s'insérerait entre Sabina Spielrein (évoquée par ailleurs) et Toni Wolff, patientes de Jung qui sont aussi devenues ses maîtresses et assistantes, mais sans conséquences aussi dramatiques.
Auparavant c'était Otto Gross qui avait été interné en 1908 au Burghölzli, et confié à Jung, ce qui est historique (Jung aurait cerné le problème de Gross en 15 jours, ébahissant Freud, mais Gross s'est enfui de l'hôpital le 17 juin 08). Dans le roman, Gross confie à ses amis que le Dr Alt ne l'a pas du tout soigné, et que c'est au contraire lui qui a aidé Alt à surmonter ses inhibitions, ayant remarqué qu'il lorgnait les fesses d'une infirmière nommée Else Richt. Otto l'a encouragé, et témoigne qu'il a ensuite vu Carl Gustav trousser Else dans le parc du Burghölzli.
Il est difficile de she's somethin' Elsene pas remarquer à quel point "Else Richt" ressemble à "Else Richtofen", la maîtresse d'Otto qui était en partie cause de son internement, et les soeurs libertaires ne tenaient guère à leur particule. L'intérêt pour les fesses d'Else pourrait même se déduire du jeu classique particule/partie-cul.
Il s'agit cependant de quelques lignes dans un roman foisonnant, où Else Richt n'apparaît que dans cette courte anecdote, et où le nom d'Elsa von Richtofen n'est mentionné qu'une fois, parmi d'autres maîtresses de Gross, sans qu'il soit précisé que ce soit elle la mère du bâtard Peter.
Je dois indiquer qu'au moment où j'ai lu le roman, expédié en deux heures environ, j'ignorais la réalité des soeurs Richtofen et de l'internement de Gross au Burghölzli. Ce n'est que plus tard que j'ai fait le rapprochement Else-Elsa, et je me rappelle en écrivant ce billet qu'il était ensuite question du rôle d'une maîtresse de Gross lors d'un internement ultérieur.
Alors ? Je ressens à peu près le même trouble que devant les autres romans de Nathan, fourmillant d'allusions cachées dont je n'arrive pas à cerner le but. Ici c'est peut-être plus clair, mais alors peu sympathique. L'anecdote indiquerait que Gross aurait fait venir sa maîtresse au Burghölzli, lui aurait fait séduire son psy, peut-être pour gagner sa complicité lors de son évasion... Mais à quels lecteurs s'adresse Nathan ? Je n'ai vu ce jeu, après coup, que grâce à la coïncidence qui m'avait rappelé quelques heures plus tôt le nom von Richtofen. Si le roman s'adresse aux familiers de l'histoire de la psychanalyse, ceux-ci sont-ils tenus de savoir qui était la maîtresse favorite d'Otto Gross ? A moins que Nathan n'ait compté sur un effet subliminal des quelques échos disséminés çà et là ? A moins encore qu'il ne s'agisse d'un private joke parfaitement gratuit...

J'avoue humblement que mes connaissances en psychanalyse s'arrêtent à Jung, et encore n'est-ce ce pas sa réelle qualité d'analyste qui m'est primodiale. Aussi n'ai-je aucune envie de chercher tout ce qui pourrait être allusif dans le livre de Tobie, foisonnant comme déjà dit. Si Jung/Alt n'en est pas le personnage principal, du moins semble-t-il le plus méchamment traité.
Freud en prend également pour son grade, puisque lui aussi analyse Hanna, sans empêcher son suicide. Il confirme par ailleurs à Jack Bean la rumeur selon laquelle il vivait en ménage à trois avec sa femme Martha et sa belle-soeur Minna, mais en y ajoutant une touche biblique : il aurait ainsi répété l'histoire de Jacob amoureux de Rachel qui avait d'abord dû épouser sa soeur aînée Léa.
Ce fantasme "coucher avec la soeur" semble obséder Nathan, c'était un thème de son roman Frieda Richtofen-Weekley-Lawrence-Ravagliprécédent, Serial eater. Peut-être faudrait-il chercher de ce côté pour comprendre pourquoi Frieda Richtofen est devenue Emma, donnant peut-être à entendre que Jung/Alt, comme Freud et Gross, aurait couché avec deux soeurs. Peut-être encore s'agit-il de resserrer les liens entre Gross et Jung, accusé par Gross de lui avoir volé ses idées : Frieda portait le même prénom que la femme de Gross, et Nathan lui a donné celui de la femme de Jung.
Freud est du moins crédité d'une parfaite guérison, celle de l'imaginaire princesse belge Isabella (probable hommage à Isabelle Stengers, présente sous diverses formes dans d'autres romans), guérison récompensée par les 5 tonnes d'or qui sont un enjeu du roman. Peut-être est-il significatif que cet or ait disparu dans l'immensité du continent noir...

Peut-être encore Carl Gustav a-t-il vu son patronyme modifié parce qu'un autre Jung est directement associé à Otto Gross, son ami Franz Jung, écrivain anarchiste allemand, plusieurs fois cité dans le roman. Carl Gustav ne pouvait ignorer ce Franz, or son seul fils, né en novembre 1908 l'année où il analysa Gross, fut baptisé Franz.

Jung/Alt... J'avais opéré ce jeu facile sans connaître le roman de Nathan, à propos de Quintet d'Altman. Puis une plus grande part de hasard que de logique m'avait conduit ici à introduire l'altérité à propos des cinéastes Altman et PT Anderson, jouant sur le latin alter et l'allemand ander, "autre". Sans prétendre justifier ce recours sauvage à l'allemand dans un contexte anglais, voici qu'apparaît, selon mon analyse du moins, un jeu essentiel sur un personnage nommé Else dans un contexte germanique, avec else = "autre" en anglais.
Le patronyme de l'infirmière Else Richt n'infirme pas cette approche, puisque richt ou richtig est en allemand un adjectif intervenant dans l'altérité de base "Vrai ou faux ?", richtig oder falsch ?
A propos de patronyme, je me sens aussi quelque peu concerné car les soeurs Richtofen sont des cousines (germaines bien sûr) du célèbre Baron Rouge Manfred von Richthofen, souvent incarné par Snoopy dans l'oeuvre de mon homonyme Charles M. Schulz.
Par ailleurs une réelle maîtresse de Carl G. Jung, Sabina Spielrein, a été incarnée par la charmante Barbara Schulz dans la pièce Parole et guérison de Christopher Hampton, mise en scène par Didier Long. Jung y est joué par Samuel le Bihan, et Otto Gross y apparaît également, interprété par Alexandre Zambeaux. Curieusement, alors que gross signifie "grand" en allemand, bihan est en breton "petit".

Quelques mots à propos du nom du sanatorium Ad Astra qui a retenu mon attention et m'a fait acheter le livre de Patrice Delbourg.
Il y a maintenant 15 ans j'imaginais un schéma numérique quaternaire des 9 premières Bucoliques de Virgile, dont l'architecture symétrique autour de l'églogue centrale 5 avait déjà été remarquée. Mon idée s'appuyait sur une formule de cette églogue centrale:
En quattuor aras : ecce duas tibi, Daphni, duas altaria Phoebo.
Voici quatre autels, deux pour Daphnis, deux pour Phébus.
Le Daphnis honoré dans cette églogue de 90 vers serait Caesar, dont la valeur numérique en latin est 45. Deux autels pour Caesar = 90.
Phébus est un autre nom d'Apollon, dont le vocatif grec a pour valeur numérique 331. Deux autels pour Apollon = 662, et les 8 autres églogues totalisent 662 vers.
A des niveaux plus discutables puisqu'il existe de multiples recensions du texte des Bucoliques, dont même le nombre de vers n'est pas assuré, l'édition des Belles-Lettres semble magnifier ces nombres 45 et 331, ainsi les 662 vers y comptent 4500 mots, tandis que les 90 vers de l'églogue 5 y comptent 3310 lettres, dont 331 A.
Un approfondissement m'a conduit à imaginer une distribution savante de ces 331 A, notamment dans les deux tirades maîtresses de l'églogue, sinon du recueil, deux strophes de 25 vers se répondant l'une à l'autre, comptant 78 et 105 A, en tout 183 correspondant à la valeur de CAIVS IVLIVS CAESAR. C'est dans cette églogue qu'apparaît cette répétition
Daphnimque tuom tollemus ad astra; Daphnim ad astra feremus...
Nous élèverons ton Daphnis jusqu'aux astres; nous porterons Daphnis aux astres...
que je me suis remémorée en découvrant le nom du sanatorium de Vence (Veni, vidi, vixi aurait pu dire DHL, "je suis venu, j'ai vu et j'ai mouru"). J'ai dû aussi avoir une pensée confuse pour les 25 vers de chaque tirade.
Parce que j'avais découvert des schémas numériques patents dans les chapitrages des 4 premiers romans de Tobie Nathan, mon premier geste en découvrant Mon patient Sigmund Freud a été d'en chercher la table des matières, inexistante contrairement aux précédents opus. Le livre est néanmoins subdivisé en sections parfaitement nettes, au nombre de 25.

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