30.11.08

Léviathans à gogo

Depuis le dernier billet, j'ai découvert d'autres Léviathans, et de multiples coïncidences formant un massif difficile à aborder. Le plus simple est de suivre l'ordre de mes découvertes.
Je me suis donc demandé, en finissant le billet sur Léviathan, qui dans le roman d'Akounine est un paquebot anglais, s'il avait existé des navires anglais de ce nom. J'ai donc googlé "RMS Leviathan" (pour la marine civile) et "HMS Leviathan" (pour la Royal Navy).
Pas de réponse civile, mais il y a eu 4 HMS Leviathan, dont l'un a combattu lors de la bataille de Trafalgar.
Ceci m'a évoqué aussitôt un curieux roman de Raoul de Warren, La Bête de l'Apocalypse (1956), où il s'agit du nom d'un navire, de 5 navires en fait qui, au cours des âges, ont tous été coulés à la même date, le 21 octobre, au même endroit, au large de Cadix. Celui de 1805 a disparu lors de la bataille de Trafalgar.
Il s'agit d'un roman "ésotérique", où la somme des dates des naufrages, 1656+1703+1782+1805+1942 = 8888, est censée faire pendant au nombre 666 de la Bête de la terre de l'Apocalypse, qui suit la Bête à 7 têtes venue de la mer (Ap 13), homologable au Léviathan d'Isaïe, "Serpent tortueux, Puissant aux 7 têtes" (Is 27). Le propos du livre semble être de démontrer que le cataclysme final annoncé par Saint Jean était la bombe sur Hiroshima le 6 août 1945, soit le 6e jour du 6e mois de la 6e année de la guerre (commencée paraît-il le 1er mars 40 lors de l'invasion de la Norvège, l'auteur ayant quelque peu bidouillé les données historiques pour parvenir à ses fins).
Ceci dit, j'aime assez ce livre, bien que je lui préfère le premier roman de de Warren, L'énigme du mort-vivant, imaginant une survie magique de Cagliostro grâce à la réunion tous les 80 ans dans la Nuit de la Nativité julienne de 4 personnes... Il en sera peut-être question ici plus tard. La curiosité qui m'interpelle est qu'il y a une crucifixion féminine dans La Bête de l'Apocalypse, alors que j'ai envisagé Léviathan d'Akounine inspiré par la Tentation de Saint Antoine, peint par Félicien Rops l'année où se passe le récit.
Il est fort difficile de résumer ce roman foisonnant. Une jeune fille est soupçonnée par un groupe ésotérique séculaire d'être la grande prostituée babylonienne Ishtar ayant traversé les siècles. C'est elle dont le groupe a tenté de se débarrasser en coulant les 5 Bêtes de l'Apocalypse, et elle est finalement crucifiée, avec une autre "témoin", sur la montagne des Quatre-Vents, le 3 août 45, le Maître du groupe s'attendant à la voir ressusciter 3 jours et demi plus tard, conformément à la prophétie. Mais elle est sauvée par ses amis, et c'est le Maître qui est crucifié à sa place...
Les fils de l'affaire sont dénoués 3 jours plus tard, semble-t-il rationnellement, par la jeune fille elle-même, en voie de guérison, lorsqu'on apprend l'explosion d'Hiroshima...

Mardi dernier, je suis passé à la médiathèque de Digne où j'ai scruté le rayon Akounine, dont je n'ai pas encore lu toutes les oeuvres.
Rien de neuf, mais deux petits pas à droite m'ont mené à la cote AUSter (Paul), et à son Léviathan (1992)... J'ai pourtant lu ce roman il y a quelques années, mais il m'était complètement sorti de l'esprit en abordant Akounine. Je l'ai donc emprunté, pour (re)découvrir que son personnage principal est Benjamin Sachs, dont le sort est lié à sa naissance le 6 août 45, à l'exact moment où Little Boy explosait sur Hiroshima...
Le lecteur ne connaîtra pas la raison du titre du roman, qui serait celui d'un chef-d'oeuvre commencé par ce Sachs, écrivain dont la vie s'est trouvée bouleversée par un fait divers à la suite duquel il a détruit son manuscrit, et consacré sa vie à détruire les répliques miniatures de la statue de la Liberté, nombreuses aux USA. En hommage à son ami, le narrateur reprend ce titre Léviathan pour son récit, en cinq parties ou grands chapitres nettement tranchés, numérotés de I à V.
C'est à la suite du rejet d'un ultimatum lancé au Japon le 26 juillet à la Conférence de Potsdam que Truman a ordonné le bombardement atomique d'Hiroshima, puis celui de Nagasaki 3 jours plus tard, suivi le 15 de la capitulation japonaise. Ce 26 juillet était le 70e anniversaire de Jung.

L'enquête Google m'a révélé qu'il a existé un paquebot Leviathan, à la curieuse histoire :Vaterland en Allemagne en 1913, il a été immobilisé par la guerre aux USA, puis réquisitionné et rebaptisé Leviathan lors de l'entrée en guerre des USA.
Hitchcock a travaillé en 1938 à un film sur le Titanic, et il comptait utiliser ce qui restait alors du Leviathan pour ses décors.
C'est curieux, car j'avais remarqué la date du 14 avril 1878 dans le roman d'Akounine, jour d'un meurtre commis à bord du Leviathan. Le coupable, le second Reynier sentant le filet se resserrer autour de lui, élimine le capitaine le 16 avril et tente, dans la nuit du 18 au 19, de naufrager le navire, sacrifiant ses 2000 passagers... C'est dans la nuit du 14 au 15 avril que le Titanic a sombré.
Or le naufrage du Titanic est un sujet privilégié des amateurs de bizarreries, à cause d'un roman écrit 14 ans plus tôt sur le naufrage du Titan, avec de multiples similarités, et de la présence parmi les victimes d'un écrivain métapsychiste, WS Stead, obsédé par les naufrages et qui s'était résigné à cette traversée vu la prétendue insubmersibilité du nouveau Titanic.
J'ai une implication personnelle dans ce sujet, car en 2006, deux amis que je connais indépendamment et qui eux ne se connaissent pas, Bertrand Meheust et Jean-Pierre Le Goff, ont chacun écrit un livre sur la question, alors qu'il n'existait jusqu'ici aucun ouvrage français uniquement consacré à ces étrangetés. Celui de Jean-Pierre, Les abymes du Titanic, est paru 6 mois après celui de Bertrand, Histoires paranormales du Titanic, que Jean-Pierre a pu consulter, ce qui lui a permis d'ajouter un parallèle entre leurs vies, relatif aux naufrages. Bertrand a dédié son livre à un marin qui lui a sauvé la vie, lors du naufrage, où 5 personnes périrent, du Carpe Diem parti un matin de 68 de Douarnenez. Or Jean-Pierre est natif de Douarnenez, et ceci lui a rappelé le jour où il a vu son père pour la dernière fois, en mars 45 (au moment où commence la Bête de l'Apocalypse) : âgé de deux ans et demi, il avait eu le sentiment qe son père partait pour très longtemps, et effectivement celui-ci disparut quelques semaines plus tard dans l'explosion de son navire ayant heurté une mine au large de l'Ecosse.

Ces découvertes ont probablement remué quelques neurones dans ma cervelle fatiguée, si bien que je me suis rappelé tout seul vendredi 28 qu'il y avait eu une BD intitulée Les Léviathans parue jadis dans Métal Hurlant. Expédition au grenier où je conserve mes MH, et effectivement il s'agit d'une série dont le premier épisode est parus dans les numéros 69 à 72 de MH, de novembre 81 à février 82.
Il s'agit d'une BD scénarisée et dessinée par Paul Gillon, dont le héros se nomme Olivier Decan (ou Décan dans certaines cases), ce qui est, comme disait l'autre, bouleversifiant :
- Je rappelle que le second billet de ce blog était consacré à la BD Quintett, en 5 tomes dessinés par différents artistes, dont Gillon, sur un scénario de Giroud. J'avais remarqué les initiales des 4 plus jeunes membres du Quintett pouvoir former le mot DEAN, complété en DECAN dans le 5e tome (dean et decan étant deux formes issues de la racine latine decanus, "dixième", "doyen").
- Je notais aussi l'équivalence des lettres NDAE aux notes GDAE, notes en quinte (de même CNDAE équivaut aux quintes CGDAE), or Gillon a précisément dessiné Histoire d'Alban Méric, le violoniste du Quintett, et un violon a 4 cordes accordées en quinte, G-D-A-E, sol-ré-la-mi.
- J'ai lu Léviathan d'Akounine parce qu'il s'agit d'un roman à 5 voix, en écho immédiat à Quintett dont je venais de découvrir le dernier épisode 3 semaines plus tôt, et me suis donc intéressé aux Léviathans de Gillon en rapport second avec Quintett.
- Ce réseau Quintett-Léviathan-Gillon-Decan était déjà prodigieux, mais en ce 28 novembre l'actualité était centrée sur la tragédie de Bombay, fomentée par les Moujahidine du Deccan, nom de la majeure partie de la péninsule indienne, Bombay se situant sur la côte ouest du Deccan.
- Wikipédia m'a appris que la première forme française de ce nom était Décan, et qu'il signifiait originellement "droite" (ou "dextre", plus reconnaissable, soit le sud puisque les anciens s'orientaient face au soleil levant). La dernière partie de Léviathan d'Akounine se passe le long de la côte du Deccan, le paquebot ayant quitté Bombay le 16 avril, le dénouement survenant le 19 après la tentative de Reynier de faire sombrer le Léviathan entre Ceylan et la côte est du Deccan, la droite de la droite donc...
Ci-contre le Pont d'Adam ou Pont de Rama entre l'Inde et Ceylan, où n'existent que quelques étroits chenaux évitant de contourner Ceylan (merci Wikipédia).
- Je rappelle que le rôle du doyen (dean-decan) de Quintett Charles Guibert est dévolu dans Léviathan d'Akounine au commissaire Gustave Gauche, et il y a de quoi perdre définitivement son nord en constatant que le personnage principal de Léviathan d'Auster (austral ?) est un Benjamin, ben yamin signifiant "fils de la droite"...

La rubrique Deccan de Wikipédia signale en article connexe Trapps du Deccan : un trapp désigne une formation géologique dont un des premiers exemples est au Deccan, or le premier épisode des Léviathans débute par une entrevue entre Décan et son supérieur Lionel Trapp. Voici les vignettes 4 et 5 de la première planche :
Je ne vois guère quoi ajouter. Le mot trapp est plutôt rare, sinon récent, ainsi il ne figure pas dans mon dictionnaire encyclopédique Larousse de 79, et je ne vois pas pourquoi Gillon aurait voulu évoquer l'Inde. Le nom du supérieur ferait plutôt allusion au "piège" (trap en anglais) dans lequel Trapp envoie Decan...

La série des Léviathans a connu une évolution mouvementée. Ce premier épisode, ensuite baptisé Plan Aspic, est paru dans Métal après avoir été commandé par BD Magazine qui a déposé son bilan entretemps. Il s'achève semble-t-il sans avoir résolu les énigmes en cours, laissant Decan mort dans le naufrage de l'Argonaute. Ce n'est qu'en 1990 que paraîtra la suite, où ressuscite Decan, et le dernier volet attendra 2000... L'intrigue de départ semble s'être quelque peu effilochée dans ce Réactions en chaîne, qui commence un 17 avril, et s'achève si je compte bien deux jours plus tard, soit un 19 avril, comme Léviathan d'Akounine.

Quelques développements un peu plus pointus.
L'apparition de Trafalgar m'a encore rappelé mes recherches sur QUATTERINE et les anagrammes, qui m'avaient amené à une constatation : l'énoncé le plus immédiat de 11 lettres ESARTULINOQ comportant le mot "quatre" serait "quatre lions", ce qui évoque les 4 lions de bronze de Trafalgar Square, belle image de quaternité autour de la colonne Nelson.
Le "lion" hébreu est arieh, mot de 4 lettres de valeur 216 = 6.6.6.

En 1983, j'ai écrit le premier texte que j'ai tenté de faire publier, sans succès.
C'était un roman de SF où le savant Jason Van Cleft remontait le temps jusqu'en 1918 pour assassiner Hitler et éviter au monde la tragédie du nazisme. Ca ne se passait pas comme il l'avait escompté, mais ce qui importe ici est que Van Cleft justifiait son entreprise par une interprétation de l'Apocalypse selon laquelle le 666 johannique correspond comme chez de Warren au 6e jour du 6e mois de la 6e année de la guerre, homologué sans complication au Jour J, au 6/6 où de plus la flotte du Débarquement est arrivée face au Mur de l'Atlantique à 6 h GMT.
Comme de Warren, que je n'avais pas lu alors, j'avais joué avec les 1260 jours de la prophétie, et calculé que 1260 jours avant le Jour connu comme "le plus long" tombaient le 24 décembre 40, soit le jour précédant la Nuit de Noël, traditionnellement la plus longue de l'année.
Confrontant mon exercice à celui de de Warren, je m'aperçois que le 21 octobre 42, la date clé du naufrage de la dernière Bête de l'Apocalypse autour de laquelle tourne tout le roman, serait le 666e jour à compter du 24 décembre 40 (ou du 25 décembre inclus, ce qui semble être le mode de calcul utilisé par de Warren pour ses 1260 jours du 21/2/42 au 3/8/45).
Je suppose que de Warren a choisi cette date du 21 octobre à cause de la bataille de Trafalgar, et a trouvé ensuite quelques autres événements historiques maritimes pouvant servir son propos. Je n'ai pas cherché à approfondir le contexte historique des premiers naufrages évoqués dans le roman, mais la consultation du 21 octobre sur Wikipédia me fait découvrir qu'il s'agit de la date de la tragédie d'Aberfan en 66, où un terril a enseveli ce village gallois, notamment son école, faisant 144 morts dont 116 enfants. Cette catastrophe est célèbre pour d'extraordinaires prémonitions, bien attestées, ainsi une fillette a pu dire à ses parents que son école disparaîtrait sous une masse noire, mais qu'elle n'avait pas peur de la mort, car ses amis June et Peter resteraient avec elle ; elle était enterrée quelques jours plus tard entre June et Peter. Un extraordinaire autre cas ici, où une femme de Plymouth a vu en rêve la catastrophe, et l'a décrite le 20 octobre à plusieurs personnes avec des détails d'une stupéfiante précision.
Je suppose qu'un rationaliste forcené nierait ces cas, rejetant d'emblée tous les témoignages contraires à sa vision des choses. Le même rationaliste aurait évidemment peu de chances de lire La Bête de l'Apocalypse, où 10 ans plus tôt de Warren introduisait cette date fatidique du 21 octobre, en l'associant étroitement au noir : chaque Bête est coulée un 21 octobre à l'instigation d'un Blake, d'un Black ou d'un Noir, et le noir est la couleur des Chevaliers de L'Apocalypse, la mystérieuse secte veillant à l'accomplissement de la prophétie.
Et c'est donc le 21 octobre 66 que la terre a bougé à Aberfan, engloutissant le village sous le noir crassier, noir souvent présent dans les prémonitions associées. Le nombre des morts, 144, est encore un des nombres clés de l'Apocalypse (21,17). Si la catastrophe n'a évidemment pas l'ampleur de l'explosion d'Hiroshima, elle permet d'imaginer chez de Warren, descendant d'une illustre famille anglaise, un don de prémonition plus convaincant que ses constructions tortueuses.

Ceci m'a rappelé une chanson que j'adorais à cette époque, Bells of Rhymney de Pete Seeger qui a mis en musique en 64 un beau poème sur le pays minier gallois. Croisant avec Aberfan, j'apprends ici ce qui ressemble à une quaternité jungienne : il y avait 3 couplets à la chanson de Pete Seeger, composée sur un poème d'Idris Davies, puis Jeannie Williams y a ajouté un 4e couplet évoquant Aberfan, couplet que cette folkeuse chantait elle-même, et qu'elle a remis à Pete Seeger qu'elle a rencontré.
Le détail de l'affaire est hallucinant : cette galloise a émigré en Nouvelle-Zélande le 21 février 66, et elle remarque que la catastrophe a eu lieu exactement 8 mois plus tard ; c'est le 21 octobre, quelques heures après l'annonce de la tragédie, qu'elle a composé son couplet. Or le roman de de Warren insiste, plutôt gratuitement, sur l'importance des 8 dans les naufrages des Bêtes, notamment celle coulée le 21 octobre 42, 8 mois exactement après la décision alliée du débarquement allié en Afrique du Nord. Je remarque encore que le fondement de l'affaire, le jeu 666-8888, supposé être une inscription gravée sur le socle d'une statuette babylonienne d'Ishtar, équivaut à un ternaire-quaternaire jungien au carré, en quelque sorte, car ces nombres sont les doubles de 333 et 4444.
Je n'ai trouvé sur Youtube qu'un enregistrement en concert de Pete Seeger, manquant de relief sonore ; je conseille aussi les vidéos de John Denver (toutes ces versions n'ont que les 3 couplets originels).

2 commentaires:

ariaga a dit…

Je trouve que les neurone de ta cervelle fatiguée remuent très bien...
amitiés et merci pour le commentaire si intéressant sur mon blog. j'ai pris un tel retard que je crois que je n'arriverai jamais à répondre à tous !

Andre a dit…

bonjour
je suis fasciné et admiratif devant votre travail... seulement deux mots: BRAVO et continuez!!!!
nous autoriseriez vous à citer votre site et votre recherche?
andre.douset@gmail.com
merci
ad