12.2.09

si je t'oublie, Babel

Il est assez indispensable d'avoir lu le billet Babel et la bête avant d'aborder celui-ci.
Pour l'essentiel, je rappelle que Jérôme, ne disposant pas d'un manuel de cryptologie, a traduit les mots lev qamay, codage atbash pour "Chaldée", par qui cor suum levaverunt contra me, faisant apparaître cor, "coeur" latin à côté de lev ou levav, les deux formes du "coeur" hébreu.

J'ai découvert ceci le 15 janvier, juste après avoir introduit l'atbash dans le billet précédent, daté du 8 janvier et en fait achevé quelques jours plus tard.
Le 14, à la médiathèque de Digne, j'avais regardé la cote COElho, ayant appris récemment qu'un de ses romans était intitulé Le Zahir, comme un conte de Borges. Il n'était pas en rayons, mais j'ai été intrigué par le long titre Sur le bord de la rivière Piedra je me suis assise et j'ai pleuré, que j'ai emprunté.
Je l'ai lu quelques jours plus tard, et ai alors compris que le titre paraphrasait le psaume 137 (ou 136),
1- Au bord des fleuves de Babylone nous étions assis et nous pleurions, nous souvenant de Sion.
qui se termine, dans la traduction de la Bible de Jérusalem, par
8- Fille de Babel, qui dois périr, heureux qui te revaudra les maux que tu nous valus,
9- heureux qui saisira et brisera tes petits contre le roc !
La confusion babélienne des langues est décidément omniprésente, car l'hébreu bavel se renverse exactement en levav, "coeur" (la lettre bet se prononce obligatoirement vet en fin de mot), et le psaume s'achève sur "roc", exact renversement du coeur latin, cor.
Le portugais de Coelho s'en mêle, car le titre original du roman est Na margem do rio Piedra eu sentei e chorei, téléchargeable gratuitement.
Le dernier mot chorei fait "chorus", si l'on peut dire, avec le dernier mot du psaume, "roc" en français, petram en latin, piedra en espagnol, pedra en portugais.
Feliz aquele que pegar teus filhos
E esmagá-los contra a pedra.
Coelho avait de bonnes raisons de choisir cette rivière Piedra, qui coule près d'un monastère situé dans un magnifique site aragonais. La rivière est ainsi nommée car ses eaux riches en carbonate de calcium "pétrifient" tout ce qu'elles touchent. Ainsi cette cascade coule devant une grotte aux multiples concrétions où se passe une scène essentielle à la fin du roman.
C'est, en bref, l'histoire de Pilar, 29 ans, qui retrouve le 4 décembre 1993 un ami d'enfance qui lui dit l'aimer. Cet ami, jamais nommé, est un mystique charismatique, qui vit en communion avec la Vierge, et se dit bénéficiaire d'un don de guérison...
Ils deviennent amants au soir du 8 décembre, fête de l'Immaculée Conception, et Pilar insiste le lendemain pour qu'ils se rendent à Piedra, site qu'ils ont jadis tous deux fréquenté. Dans la grotte, il lui dit qu'il a hésité fortement entre vivre son amour ou se consacrer uniquement à sa mission divine, et que la Vierge l'a aidé à choisir la première option.
Mais le lendemain il n'est plus là, et Pilar sombre dans le désespoir. Elle entreprend d'écrire le récit de leurs retrouvailles, en pleurs au bord de la rivière Piedra, pendant des jours et des jours, jusqu'à ce qu'il réapparaisse, avec un motif peu crédible pour son absence, et Pilar est hilare...
Je n'avais jusqu'ici lu de Coelho que L'Alchimiste, en son temps, dont tout ce que je puis dire aujourd'hui est que je ne me suis pas rué sur les livres suivants. Si je n'ai rien contre sa fameuse Légende Personnelle, il me semble que c'est une simplification du processus d'individuation jungien, et Jung se refusait aux simplifications, contraires à la complexité de l'inconscient.
Pour le roman que je viens de lire, j'apprécie son thème d'un dieu au féminin, mais, depuis que j'ai pu raisonner par moi-même, je trouve particulièrement inepte l'histoire de la Sainte Vierge, et l'approche catho de Coelho m'horripile, malgré ses quelques distances avec les dogmes.
Ceci dit, j'avoue avoir composé ce poème ci-contre pour Marie, mais il s'agit d'abord d'une "traduction" d'un poème à contrainte identique de Raban Maur.

Le psaume 137 est aussi connu pour son 5e verset, cité à la fin du roman de Coelho, dans sa traduction de la Bible de Jérusalem:
Si je t'oublie, Jérusalem, que ma droite se dessèche !
Or il s'agit d'une traduction améliorée, sinon inventive, car la seule leçon connue du verset en hébreu est
אם־אשכחך ירושלם תשכח ימיני׃
soit littéralement Si je t'oublie Jérusalem, qu'oublie ma droite.
C'est le même verbe ShaKaH (שכח), "oublier", qui est employé dans les deux propositions, et les spécialistes considèrent qu'il est probable qu'il s'agisse d'une faute d'un copiste, présumant que le second verbe original était KaHaSh (כחש), "maigrir", "manquer", permutation de ShaKaH.

Il existe des cas patents d'erreurs dans la Bible hébraïque, notamment des confusions entre les lettres R (ר)et D (ד), donnant lieu à deux noms pour un même personnage, mais le respect du texte jugé sacré en a interdit les corrections raisonnables. S'il y a bien eu erreur ici, il est remarquable qu'elle ait été induite par un probable jeu initial sur les deux verbes anagrammes, alors que le lieu de l'action est Babel, à l'origine de la confusion (balal) des langues.
C'est d'autant plus remarquable que deux des lettres des verbes en question sont S et K (שכ), les codes atbash pour B et L; je rappelle que BaBeL apparaît dans le livre de Jérémie sous la forme codée SSK, transcrite Sesach par Jérôme (lequel attribue le psaume 137 à Jérémie, comme le faisait la Septante).

C'est une autre curiosité que le verbe français traduisant SKH soit "ouBLier", avec ces deux consonnes BL (je proposerais "s'assèche" pour le second verbe, en pensant à Sesach).

Et puisque le roman de Coelho est écrit en portugais, voici comment il cite ce verset 5:
Se eu me esquecer de ti, ó Jerusalém, que se resseque a minha mão direita.
Je constate une presque parfaite identité anagrammatique entre les deux formes verbales, esquecer et resseque (un c remplacé par un s), et les phonèmes S et K sont présents.

Quelques petites choses encore.

Si le mot "coeur" (hébreu LB ou LBB) n'apparaît pas dans le psaume 137, il est BeL et bien présent dans ses principales adaptations en "choeurs", ainsi le choral luthérien de Wolfgang Dachstein An Wasserflüssen Babylon (1525) a-t-il pour texte
An Wasserflüssen Babylon
Da sassen wir mit Schmerzen
Als wir gedachten an Zion,
Da weinten wir von Herzen.
Il a bien sûr été harmonisé par Bach (BWV 267 et 653), mais aussi par Pachelbel (partition recopiée par Bach).

Il existe une version rasta devenue un tube planétaire en 78, où ces paroles sans rapport avec le psaume ont été ajoutées:
Let the words of our mouth
and the meditations of our heart
be acceptable in thy sight here tonight
On peut préférer aux versions de Boney M celle de Jimmy Cliff, qui est aussi un interprète de la bande originale du Roi Lion, en compagnie de Lebo M...
Lebo, LeBon, LeBoney...
A propos de Boney et Lebo M, je remarque que Boney était pour les Anglais le sobriquet de Napoléon, le nom Napoleone ayant probablement été contaminé par leone, "lion".

A propos du 8 décembre, cette fête de l'Immaculée Conception est spécialement célébrée à Lyon. La fête est liée à la Nativité de Marie, le 8 septembre, 9 mois plus tard (l'Annonciation du 25 mars précède pareillement Noël).

Ce psaume 137 est attribué par la Septante (où il est 136) à Jérémie. Il en va de même dans la Vulgate.
Ce jeu 136-137 m'est l'occasion de relier Paulo (Coelho) à Pauli (Wolfgang), prix Nobel de physique mais aussi proche ami de Jung. Ce sont ses rêves qui ont inspiré Psychologie et Alchimie, et Pauli est le cosignataire du premier livre sur la Synchronicité.
Toujours est-il qu'il existe pour les physiciens une "constante de structure fine", nommée alpha, dont on a pensé un temps que son inverse pourrait être un entier, 136. L'astronome Eddington y a vu une merveilleuse corrélation avec ses théories, jusqu'à ce qu'il s'avère que la valeur soit plus proche de 137. Eddington a alors décrété que ce devait être exactement 137, en accord encore avec ses théories, mais il a été finalement établi que la valeur était légèrement supérieure à 137...
Exit Eddington, mais intrat Pauli, qui voua à son tour un culte à ce nombre, et qui répétait à qui voulait l'entendre que 137 était la valeur numérique du mot Kabbale en hébreu, qabbala signifiant "réception", ce qui n'a pas empêché sa réception du Nobel (ceci selon une source que j'ai oubliée, et cette page au beau fond d'écran ne mentionne pas le côté hébraïque de l'anecdote).
Il semble mieux référencé que Pauli eut pour dernière joie de découvrir que sa dernière chambre, celle de l'hôpital de Zurich où il allait mourir, portait le numéro 137.
J'évoquais dans le dernier billet un autre prix Nobel, Yeats, qui, s'il ne l'a pas obtenu pour Vision, affirmait que c'était son "Livre des livres".

Coelho insiste sur le fait que les manifestations de la Vierge sont souvent liées à l'eau (Lourdes par exemple), tandis que les apparitions de dieux masculins sont associées au feu (le buisson ardent, l'éclair...)
Le dernier mot du psaume 137 en hébreu est sela', "rocher", dont une exégèse est remarquable. C'est ce même mot qui est employé en Nb 20,11, pour le rocher dont Moïse fait jaillir de l'eau en le frappant de son bâton, et les rabbins ont avancé que les 3 lettres notant ce mot sela', SaMeK, LaMeD, 'aYiN, avaient pour médiales les lettres MMY se réarrangeant en MYM, mayim, "eau".
Ainsi le rocher de Moïse contenait bien de l'eau, de même que l'eau calcaire de la rivière Piedra contient du rocher...

5 commentaires:

CPatricia a dit…

Encore une magnifique manière de tourner , contourner , bifurquer , s'arrêter auprès des mots , des formes , des axes , de la matière.
Nous ressortons de l'immersion, habités, enchantés.

Sylvie a dit…

Bonsoir,

Je viens de te voir dans les blogs jungiens de CG Jung.

Génial !
"le Roi Lion " et "Boney M" :-)

"...'aYiN, avaient pour médiales les lettres MMY se réarrangeant en MYM, mayim, "eau"
Sur "ayin", j'ai un souvenir qui me dit qu'il signifie "oeil", mais à vérifier, si je retrouve la source.

Bises,
Sylvie

blogruz a dit…

'ayin est bien l'oeil dans les langues sémitiques, ou la fontaine...
...et son premier pictogramme est un rond, o, qu'on retrouve dans notre lettre O.
Fontaine boirai-je de ton O?
Echo encore avec l'oeil que Jung a vu dans la pierre qu'il a sculptée à Bollingen, et dont il a fait un Télésphore.

blogruz a dit…

Et puis le mot ayin, commençant par la lettre alef et non la lettre 'ayin, signifie "rien", "néant", et se prononce en hébreu actuel comme 'ayin, nom de la lettre correspondant à notre O, ainsi 0=O.

Sylvie a dit…

Bonjour,

"Le O est l'initiale du mot hébraïque oyin ou ayin qui désigne l'oeil ou la source."
Donc "eau".

ok! :)